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23 février 2005 3 23 /02 /février /2005 18:05

Des goûts et des couleurs, ne peut-on pas discuter ? On interroge ici l’impossibilité d’une communication esthétique. Si la question peut sembler surprenante à l’heure de l’esthétique moderne, il n’en a pas toujours été ainsi. A travers les évolutions sociétales et technologiques récentes, il semblerait que le paradigme communicationnel de la philosophie de l’art s’ouvre à de nouveaux possibles Alors des goûts et des couleurs ne peut-on toujours pas discuter ?

 

« De gustibus et coloribus non est disputandum » : ce proverbe des scolastiques médiévaux s’est aujourd’hui transformé par une ellipse qui résume l’incertitude où nous nous trouvons aujourd’hui quant à la réponse semblant induire une espèce d’impossibilité constatée de longue date : « Ah, les goûts et les couleurs… ». Pourtant à l’ère des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), il est beaucoup question d’art en même temps qu’on le conçoit, qu’on le visite et qu’on l’achète. Est-ce à dire que cette communication s’inscrit dans le champ de l’esthétique de l’art ? Nous aurons l’occasion d’y revenir ultérieurement. Tout d’abord, interrogeons-nous sur l’historique de cette pseudo-impossibilité et sur les termes de notre problématique.

 

Qu’entend-on en effet quand on parle des goûts et des couleurs ? et du mot « discuter », quel sens faut-il retenir ? Nous orienterons notre étude sur la seule place du spectateur, celle du créateur étant en certains points différente. Tout d’abord il est évident que cela concerne une notion de plaisir, de choix et d’espaces personnels tout autant que des qualités propres à l’objet. Mais à travers les sentiments et les sensations ainsi exprimées, nous retrouvons l’universel que Kant fait reposer sur le « sens commun » puisque les hommes ont en commun la faculté de réfléchir et de communiquer. C’est ici que le verbe intervient et nous retiendrons que si discuter, c’est parler avec une ou plusieurs personnes en échangeant des idées, il est bien question de la place de l’autre donc de la subjectivité mais aussi de l’empathie tout comme sont interpellés les notions de points de vues (multi-subjectivité) et de jugements. L’unicité du goût est un pari hardi car ce dernier évolue. Dans une dimension interculturelle, on sait bien que cette évolution sera morcelée en fonction de l’Histoire et des différents contextes. D’autre part, un même individu peut-être diversement affecté par ses sens. Ne voit-on pas aujourd’hui ronde une tour qui demain nous apparaîtra carrée ? Et un passage de lumière sur une œuvre peut  la flatter maintenant alors qu’elle pourra être ignorée par notre regard si un voile d’ombre la chatouille. Peut-être flirtons nous ici avec le relativisme ? Pas vraiment. Car de toute évidence, il n’est pas interdit de discuter d’un objet mouvant, d’un sentiment fugace, d’une sensation transcendée…Le jugement n’est pas suspendu, il chemine… Ces contradictions apparentes cheminent elles aussi diachroniquement entre histoire de l’art et philosophie, entre styles et auteurs, entre esthètes et critiques.

 

Pourquoi dès lors ne pourrait-on  discuter ? Le sens commun n’a peut-être rien à voir avec les sens communs ? Ces débats sur l’art, ces rhétoriques se basant sur le jugement esthétique ont peu ou prou à travers les siècles eut l’effet d’évincer l’individu, le profane. Faudrait-il entendre que les goûts et les couleurs sont la seule affaire des spécialistes en la matière ? Déjà largement temporisé par Kant et Hegel, les propos de Platon ont la vie dure…Or l’évolution sociétale et l’apparition des nouvelles sciences de l’information et de la communication (SIC) ont contribué à amorcé une mutation profonde qu’on sent prégnante aujourd’hui et dont les débats autorisent celui dont il est question ici.

 

« Tout passe et tout demeure. Mais notre affaire est de passer, de passer en traçant des chemins…..voyageur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant ». Ce poème d’Antonio Machado pourrait fort bien illustrer la marche de l’homme et de son évolution. La question qui nous occupe ici est bien en reliance avec ces considérations. Et nous aurons l’occasion de le confirmer, c’est plus d’homonisation dont il est aujourd’hui question en regard de celle de l’humanisation (Edgar Morin, La méthodes, Seuil, p.75). Une mutation profonde est intervenue ces 50 dernières années. Plusieurs phénomènes y ont contribué. Il n’est pas question ici d’en faire une étude exhaustive mais plaçons comme repère quelques évènements fondateurs. Tout d’abord la notion de plaisir, revendiquée dans les années 60 a forgé un nouvel hédonisme qui trouve son prolongement dans la volonté d’accès au plaisir intellectuel par la démocratisation renforçant l’idée du sens commun mais instaurant parallèlement une volonté de prise en compte des sens communs. Bref une prise en compte de l’individu et un glissement nouveau vers l’hominisation.

L’image se fait alors langage du peuple. Le cinéma direct, grâce à des technologies légères, donne à tous le droit d’expression. D’autre part, les arts plastiques, en lorgnant du côté de la publicité, créent avec le pop-art un lien signifiant en direction du public. L’art approche les publics métaphoriquement par sa sémantique visuelle. Il s’agit bien d’une communication. En effet rappelons que la communication est un processus interactif de construction de sens et de partage de sens par l’interprétation réciproque de signes.

 

Dans le même temps où l’œil se fait plus sensible, la « démocratisation de l’accès aux œuvres » se fait ressentir à travers les grands projets politico-culturels où les lieux (Centre Georges Pompidou (77), le Musée d’Orsay (86)) se veulent aussi outils de médiation culturelle. Ce phénomène, depuis la décentralisation, a été fortement accentué dans les provinces. L’accès à l’art s’accompagne partout d’activités d’initiation et de sensibilisation à l’art. Ce sont également des lieux de rencontres et des espaces de discussions. On y donne des cours et des cycles de conférences d’histoire de l’art qui accueillent un public varié dont les questions et les remarques animent les débats. Des projets transversaux rencontrent le domaine des arts pour en abolir les frontières. Si bien qu’on ne vient pas forcément à l’art pour l’art mais en tous cas on y reste, puisqu’il y a interaction avec le monde.

Cette maturité et cette curiosité des publics doivent aussi beaucoup à l’éducation aux images. Et cette dernière est de plus en plus interactive.

 

Qui dit interactivité n’oppose pas discours et dialogue mais les réconcilie. Le livre n’a jamais pu donner la parole aux lecteurs et dans son prolongement, les nouvelles technologies autorisent enfin cette complémentarité. Le multimédia et bien sûr Internet offre pour le et les sens communs. un espace de discussion qui de plus permet la jonction de tous les arts ou presque. Le Web illustre parfaitement la noosphère en laquelle Teilhard de Chardin voit la mise en commun des connaissances de l’humanité et sa capacité de traitement de l’information.

De plus, le web permet, et cet aspect révolutionnaire est fondamental, l’échange d’images. Si l’acte de communication dialogique reposait surtout sur le verbal par le biais d’échanges d’idées verbalisées, on peut constater aujourd’hui qu’une idée textuelle peut se substituer à une idée visuelle. Une idée peut prendre la forme d'une image et vice-versa. C’est donc un langage supplémentaire qui se pose comme outil communicationnel. Avec Internet, l’homme se déplace dans les arts. Il se déplace dans les galeries à travers le monde, il entre dans l’image, au cœur de l’image grâce aux possibilités du zoom et là, lorsqu’il est posé sur la granularité la plus petite de l’image, le pixel, on voudrait encore interdire à l’internaute de plonger dans le discours esthétique ? On voudrait refuser au cybercitoyen du monde un visa pour l’image, un voyage dans son éthique et dans son esthétique ?

 

Des goûts et des couleurs, on discute, et fort bien, dans des espaces collaboratifs nouveaux où l’intelligence collective s’exerce, où l’interactivité est le critère premier. Les wikis, telle l’encyclopédie wikipédia, et les blogs sont les nouvelles sources d’information et de température des tendances. Il est clair que la nouveauté de ce dispositif interroge la notion de véracité des informations. Il est cependant intéressant de constater, en l’absence de conclusion prématurée, que le réseau opère une auto-vigilance qui s’exerce dans l’interactivité avec le pointage par les internautes des informations douteuses et l’exigence d’argumentation ou d’informations complémentaires.

 

Revenons à l’une de nos interrogations précédentes, cette communication s’inscrit-elle dans le champ de l’esthétique de l’art ? En effet, discuter de l’image n’est pas discuter de l’esthétique de l’image. Les diverses significations du mot esthétique et l’ambiguïté de la place de l’art dans notre société court-circuitent  un débat qui doit aussi s’inscrire dans les propres contradictions du champ philosophique. Il est une difficulté supplémentaire de notre siècle avec laquelle il faut aussi composer comme le signale Marc Jimenez dans « Qu’est-ce que l’esthétique ? », à travers l’absence de repères nets entre les courants ou les grandes tendances esthétiques voire renoncer à l’esthétique devant le renforcement du culturel comme il l’évoque dans « La querelle de l’art contemporain ». Pourtant les échanges numériques, puisque nous avons retenu ce repère, ne portent pas de trace consumériste, à priori. Leur enjeu est échange, relation, communication, réseau. En tout cas, le domaine de la sensibilité semblent bien être exprimée comme objet de réflexion et de connaissance. Connaissance et sensibilité enrichissent les débats sur l’objet (l’esthétique) et le sujet (l’internaute). Et puisque l’on sait bien que « on ne doit pas s’attendre à ce que le plaisir soit ressenti pareillement par tout individu » (hume), on ne peut que s’en réjouir car les échanges de point de vue multiplie la connaissance de la multiplicité des « jugements » et offre à la sensibilité une gamme élargie de sa délicatesse.

 

Puisque nous constatons avec Marc Jimenez l’impasse des débats théoriques sur l’esthétique, souvenons-nous que communiquer c’est mettre en commun. Comme nous avons noté la prégnance d’une communication importante sur l’art grâce notamment au multimédia et à de nouveaux outils et mode de communication (l’interactivité), nous pouvons pointer l’apparition d’un nouveau paradigme de l’esthétique de l’art qui est d’essence communicationnelle. Entre esthétique relationnelle et esthétique de la communication, des artistes eux-mêmes ont nommé cette nouvelle façon d’articuler goût, théorie, communication et information dans un questionnement spacio-temporel dont la planète est spectatrice. Ne nous situons-nous pas dans une communication participative de type constructiviste (où l’on entend que les choses émergent dans l’interaction) ? Toute communication est à la fois un contenu et une relation. Le dispositif multimédia est idéal dans l’interaction entre sujet et œuvre d’art. Puisqu’elle autorise également une interaction entre sujet. L’intention est une dimension de l’objet média qui repose sur l’empathie dans une ouverture du collectif contre le subjectif. On peut même dire que l’intersubjectivité est source d’objectivité puisqu'elle tend vers l'homéostasie, dans l’optique des sens communs (notions de groupes, de réseaux et de communautés) partageant un sens commun permit par l’empathie et par le dispositif multimédia.

 

La problématique de l’esthétique de l’art a pris une nouvelle dimension avec le développement des réseaux numériques. La communication sur et de la théorie de la sensibilité s’articule entre interactivité, intention, dispositif et construction de sens commun dans une dimension planétaire ; c’est à dire qu’on y parle de toutes les catégories artistiques de tous continents et ce dans un même espace-temps. Le discours esthétique s’y inscrit offrant ainsi de nouveaux contenus et de nouvelles relations à son objet où la volonté de désacralisation n’est pas absente et où une communication élargie prend place. La nature de cette communication fait donc évoluer le jugement esthétique. Le dispositif a une incidence sur le fond. L’usage des dispositifs techniques change en effet la relation de l’usager à l’objet. Une nouvelle réalité se construit sur la base d’une intersubjectivité. En replaçant l’homme au centre du débat, en interaction avec les consciences individuelles des autres hommes (et dans l’inter de ces interactions), il est possible de discuter des goûts et des couleurs. L’esthétique devient le vecteur d’un nouveau rapport au monde.

Catherine Gheselle

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Published by Catherine Gheselle Catherine Gheselle - dans Analyses picturales - Critique d'art - Esthétique
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