DU RECIT ECRIT AU RECIT FILMIQUE
de la structure du conte....
" Oh quel pouvoir ont les humains de se forger des mythes" Freud
Les études qu'a faites Vladimir Propp vers 1930 lui ont permis d'analyser la structure du conte qui, pour lui, ne varie jamais quant à sa trame car elle est constituée par les mêmes "invariants", c'est à dire les paramètres constituants du récit. Il s'agit généralement de fonctions du type : -La transgression de l'interdit, la réaction du héros, la réception de l'objet magique, le combat, l'agresseur est puni, le mariage ou la vie heureuse pour le héros. Toujours d'après lui, cette structure est universelle. Mais c'est parce que Propp a préféré faire une étude des fonctions plutôt que des motifs, des codes pouurait on dire, qu'il en arrive à une approche structuraliste du conte. C'est parce qu'il néglige l'axe paradigmatique qu'il en arrive à cette conclusion. Il ne prend donc pas en compte la notion de double fonctionnement des signes et, de par son approche uniquement syntagmatique, il n'envisage que la consécution linéaire. Au cinéma, il est impossible d'analyser le texte filmique d'une façon uniquement séquentielle (je reprends ici la signification première de suite ordonnée d'éléments) car il faut tenir compte d'un ensemble de paramètres tels le son, l'image, etc... qui s'indexent entre eux. L'interaction syntagme/paradigme peut ainsi s'effectuer mais cette lecture n'est pas suffisante car il faut aussi compter sur la particularité culturelle de chacun pour donner à cette interaction toute sa signification.
.... au texte en général.
" Le texte, (dit Roland Barthes dans S/Z, son premier livre) (est) dans sa masse, comparable à un ciel, plat et profond à la fois, lisse, sans bords et sans repères; tel l'augure y découpant du bout de son bâton un rectangle fictif pour interroger selon certains principes le vol des oiseaux, le commentateur trace le long du texte des zones de lecture, afin d'y observer la migration des sens, l'affleurement des codes, le passage des citations." Alors qu'il parle ici du récit écrit, Roland Barthes dessine néanmoins entre les lignes un lien avec cet autre espace contenu derrière cette "fenêtre ouverte sur le monde", j'ai nommé ce ciel écranique à géométrie tout aussi rectangulaire que celle du livre, ce tabernacle de l'histoire en devenir, en devenir car c'est le lecteur et le spectateur qui la produisent. Le lecteur/spectateur est donc bien l'auteur de sa propre perception. Ainsi le narcisisme est un autre trait commun car le sujet est autant le fruit de la création de l'auteur que celle du lecteur/spectateur.
Un récit écrit est composé de mots . Mais les mots ne suffisent pas. Ou au contraire ils suffisent trop. Voilà comment lorsque l'on veut signifier le silence par l'écriture on substitue une absence à un remplissage provoquant donc un paradoxe entre signifiant et signifié. En effet, on écrit "Il y a du silence" et en remplissant la ligne on fait fi de tout silence textuel. L'image, elle, et parce qu'elle comporte une dimension sonore, exprimera clairement cette absence. Le silence, du non-bruit, est perceptible en tant que tel. Cette bande-son fait intervenir la notion du rythme, qui existe certes dans le récit écrit, mais qui est ici plus prégnante étant donné qu'elle n'en est pas le seul acteur, ce serait sans compter sur le montage. On constate à nouveau que les divers paramètres audio-visuels provoquent une sémiologie différente. La combinaison de ces divers paramètres produit le récit filmique. Comme le dit François Jost, "la structure narrative n'est pas un point de départ mais une construction constante du spectateur".
PIEDS DE NEZ AUX STRUCTURES DE RECIT CLASSIQUES
Lorsque l'on étudie les travaux des nombreux thérociens s'étant approché de la structure narrative, on constate d'emblée que ceux-ci ne se sont jamais confrontés aux formes dites abstraites. Très peu de narratologues et autant de sémiologues se sont risqués à étudier les structures des récits s'éloignant de la forme classique. On peut néanmoins citer Dominique Noguez pour ses travaux sur le cinéma expérimental. Comme il l'indique dans l'ouvrage "25 ans de sémiologie" paru chez CinémAction, "la sémiologie semble entretenir avec le cinéma expérimental à peu près le même genre de rapports qu'un canard avec une brosse à ongles". C'est à dire que dans le meilleur des cas, si le canard se met à couver la brosse, celle çi restera indifférente commente encore Noguez (ceci dit c'est la cane qui couve et non le canard, comment veut on que la théorie avance si on pose dès le départ des postulats erronés ?). La sémiologie est effectivement essentiellement narrativiste, voire comme exemple le plus prégnant, celui de la grande syntagmatique de Christian Metz. Ainsi il écrit en 68 dans "Problèmes de dénotation" que "le cinéma, qui aurait pu servir à de multiples usages, sert en fait le plus souvent à raconter des histoires, au point que même les films théoriquement non narratifs (....) obéissent pour l'essentiel aux mêmes mécanismes que les "grands films". Le cinéma des avant-gardistes, comme par exemple celui de Svankmajer serait donc considéré comme une pustule du grand cinéma américain ? Evidemment, il n' en est rien et nous allons le démontrer. Ce pied de nez Svankmajerien à la théorie metzienne est particulièrement analysable dans "Food", triptyque qui mêle animation de personnages réels habités par la transformation du procédé d'animation et la mise en place de trucages ainsi que manipulation d'objets ôtés de leur contexte usuel et qui dénonce justement un certain impérialisme contre lequel le réalisateur, à force de déconstruction narrative, lève la vox clamantis in déserto (voix de celui qui crie dans le désert. Ces paroles de Saint Jean-Baptiste défendant son Messie sont plus largement appliquées à ceux qui parlent et ne sont pas écoutés), celle des cinématographies des pays de l'Europe de l'Est rendues muettes par une des censures les plus importantes à l'heure actuelle, je veux parler bien sûr de la censure économique. Parce que le cinéma de Svankmajer s'éloigne des structures "de l''espèce du cinéma narratif-commercial" et des codes mis en place par la sémiologie, il est considéré, au même tître que d'autres travaux surréalistes ou underground, comme un genre à part entier. Mais absence de structure narrative ne dit pas absence de narrativité. Il y a plus à proprement parler une réflexion sur le signe (voir Freud et Lacan dans "Le signifiant imaginaire"), une importance du montage et, en l'absence des 5 piliers constitutifs du récit, une présence souterraine et néanmoins englobante de la Figure chère à Tarkovsky.

Projection de "2 hommes et une armoire" Roman Polanski
On constate l'absence d'un incident déclencheur. Le film n'est bâti que sur une avalanche de complications progressives. Le début et la fin ne servent qu'à renforcer l'impact de la Figure : l'absurdité de notre monde.
Le film abstrait est, comme le dit Noguez : un cinéma "qui demande plus à être vu qu'à être lu" qui ne peut donc être réduit à une approche sémiologique. "Un os pour la sémiologie ?" déclare Noguez, "celle çi, en bonne chienne, ne peut que se réjouir de trouver de nouveaux os à ronger". Comme si ces cinémas différents n'étaient que de vulgaires miettes.... mais si Noguez ironise, ce n'est certes pas à l'encontre des structures dysnarratives ou non-narratives car il n'ignore pas qu'elles peuvent néanmoins comporter tout un "réseau thématique sous-jacent" (expression empruntée à Dominique Chateau dans "Méthodologies pour des films improbables. Avec François Jost, ils constituent les deux exceptions à la politique du "canard et de la brosse à ongles" exposée par Noguez, autre théoricien ne renonçant pas à cet "os pour la sémiologie").
Il conviendra ici d'éclairer ces structures abstraites que l'on rencontre dans le cinéma underground, le cinéma d'avant-garde, le cinéma d'animation, le cinéma expérimental et dans le vidéo-art. Au passage, nous pouvons rendre hommage à "L'homme à la caméra" de Vertov. Françis Vanoye, dans son ouvrage "Récit écrit, récit filmique", entrevoit 4 formes différentes de récit :
- Celui qui raconte une histoire
- Celui qui se sert de l'histoire pour faire passer un message
- Refus complet du récit : aucune trace de narrativité (non-narrativité. Ex: le cinéma underground de Warhol, Mékas, Anger...)
- Présence d'un récit spoilié de l'intérieur (dysnarrativité. Ex : Godard, Straub, Robbe-Grillet, Tati)
Comment veut-on alors soumettre ces deux dernières catégories à des régles structurales établies alors que leur essence même est de les ignorer ou de les corrompre volontairement ? En effet, la dysnarration s'établit sur la volonté de ne pas permettre à l'arbitraire de tout récit de s'instaurer, sur le constat du rôle simplificateur du récit par rapport à un réel trop complexe pour se laisser stéréotyper. Ajoutons une dimension politique qui voit dans le récit un consensus petit-bourgeois.

Projection : "Scorpio rising" de Kenneth Anger
Ces critères ne sont pas exhaustifs. Comme le constate Françis Vanoye, il ne s'agit pas d'un renoncement au récit mais d'une autre façon de raconter, par exemple en exprimant la matérialité du film (Mac Laren), ou en rendant compte de l'appareillage nécéssaire au tournage ou à la projection (Godard). La rupture des structures classiques s'évalue dans un montage hyper visible où les régles sont transgressées et où le son peut être en décalage par rapport à l'image. Il y a généralement absence de résolution de l'histoire mais cela n'est pas préjudiciable car, comme le souligne Noguez, l'important se situe dans le "primat éclatant de la fonction poétique". Entre le cinéma classique et le cinéma expérimental, Noguez admet qu'il existe des codes communs mais "qu'ils sont moins nombreux que les codes non communs", ce qui lui fait dire que le cinéma à narrativité différente et à structures abstraites serait, et cela est surtout vrai pour le cinéma expérimental, plus à rapprocher des arts plastiques que du cinéma NRI (Narratif-Représentatif-Industriel. Le cinéma qui nous intéresse ici est évidemment tout le contraire).
Diégèse définit le monde fictif (littéraire ou cinématographique) élaboré par le spectateur à partir des données mises en sa possession. Le terme diégèse n'est pas réductible au sens histoire ou récit, ni même au sens scénario. Il s'agit plus d'un monde spatiotemporel ayant certes ses lois propres, où la notion d'esthétique prend toute sa valeur (les genres en sont une des résultantes) et d'où se dégagent des figures symboliques, où on affirme que le sens d'un film ne se limite pas à sa seule composante narrative. On ajoutera que la notion de diégèse prend en compte en premier lieu la relation que le spectateur entreprend avec le film et que cette relation à elle seule bâtie un récit propre, le concept de la virtualité n'est donc pas si loin. Comme le dit Umberto Eco dans "Lector in fabula" la signification n'est pas produite mécaniquement par le texte mais résulte d'une activité coopérative réglée entre ce que ce texte propose et les capacités interprétatives de celui qui l'appréhende. En tentant l'analyse de l'oeuvre de Svankmajer, on constatera qu' elle se prête plus à une analyse diégétique qu'à une étude narratologique. François Jost, dans son article "vers de nouvelles approches méthodologiques" nous démontre que le contenu diégétique peut être fort différent sans que la structure narrative soit modifiée. Il pose donc qu'au niveau de l'image se construit la diégèse et au niveau de la structure, le récit. Pour lui, on ne peut absolument pas comprendre la structure narrative indépendamment des paramètres audio-visuels. Il faudrait envisager une approche semiologique qui n'appréhendrait plus la narrativité en fonction des seules structures du récit mais en englobant une analyse paramétrique, ce que nous avons déjà laissé entrevoir dans le premier chapître. L'on constate pourtant que même avec ces théories plus larges, les films dits expérimentaux ne passent pas l'épreuve de cette nouvelle grille et que l'on a beau pousser dans tous les sens, rien n'y fait, la sélectivité théorique agit de nouveau contre ce cinéma des "exclus". On pourrait citer également entre autres le cinéma de Warhol qui utilise la durée diégétique comme investigation complète de l'anecdotique, sans autre forme de procès. Liberté complète au spectateur de trouver sens au récit, de l'enrichir de son propre imaginaire, de jouir du temps qui lui est donné, de l'obliger finalement à réagir. "Je m'appelle Andy Warhol et je mange un hamburger" ne comporte pas les 5 piliers du récit, tout au plus peut on y trouver la résolution (qui constitue le titre). Modalités discursives complétement absentes dans le filmage de l'Empire State Building, toujours du même Andy Warhol qui fait malheureusement partie de ses réalisateurs pour lesquels aucune des théories existantes ne convient.
Noguez en déduit (sous forme d'interrogation) que le discours théorique n'est peut-être pas le type de discours dont le cinéma expérimental a prioritairement besoin, comme il a été évoqué plus haut dans une hypothèse de rapprochement auprès des arts plastiques et en cela on pourrait se rapprocher des formalistes russes, notamment de Victor Chklovsky dans "L'art comme procédé" où il absout l'absence de structure par ses phrases "Le procédé de l'art est de rendre non familiers les objets, d'obscurcir les formes, d'accroître la difficulté et la durée de la perception, parce que l'acte de perception est une fin esthétique en soi et doit être prolongé. L'art est un moyen d'éprouver ce qu'un objet contient d'artistique en puissance : l'objet n'est pas important". Doit on appliquer cette phrase de Chklovsky au seul cinéma dit expérimental ? Une réponse positive signifierait que tout autre cinéma n'est pas de l'art, ce que nous ne nous risquerons pas à affirmer. Or une structure narrative trop clairement établie, trop facilement perceptible éloigne l'oeuvre du domaine artistique. Ce qui paraît de plus en plus incontournable, au fur et à mesure de cet exposé, c'est la lucidité de Noguez sur le constat de l'impossibilité à théoriser tous les cinémas de la même façon et sur la frilosité des sémiologues et autres théoriciens à s'appliquer à réfléchir sur des outils d'analyses et d'aide à la réflexion spécifiques aux les cinémas marginaux.Ceci étant posé, essayons néanmoins de considérer le travail de Jan Svankmajer par rapport à la démarche constitutive de l'extraction d'une structure narrative fondée sur les 5 piliers envisagée par Jean-Jacques Andrien, à savoir la reconnaissance d' élément(s) déclencheur(s), de complications progressives, d'un bloc crise-climax et d'une résolution finale. Comme nous l'avons déjà envisagé avec lui, on constate effectivement une absence des 5 piliers et une présence ainsi renforcée de la figure, aura du film. La bande son est facilement analysable selon les critères SCR, la polarisation des personnages oscille indifféremment entre pôle narrateur et pôle personnage (ce qui est une grande liberté laissée au spectateur) la temporalité n'est que rarement précisée mais, in fine, elle s'inscrit dans un climat d'enfermement éternel, en l'absence de notion de début et de fin et par la présence de boucles fictionnelles récursives. De par le procédé d'animation qui néglige forcément le concept d'impression de réalité, de par le climat surréaliste de toute l'oeuvre de Svankmajer, on constate d'emblée que son cinéma se positionne comme anti-narratif, anti-représentatif et anti-industriel (voir les moyens économiques de l'auteur et l'absence de diffusion de son oeuvre). Le "moule narratif" ne fonctionne pas pour les anti, pour ceux qui se situent du côté du rêve, de l'irrationnel, qui déconstruisent l'impression de réalité sur laquelle est basée l'étude de ces 5 piliers. Ce serait aussi incohérent que de considérer qu'il existe une méthode unique pour expliquer les rêves et pour les provoquer. Car dans la structure de récit classique, le récit perçu par le spectateur est donné d'emblée (le rêve est déjà construit, il ne reste plus qu'à l'analyser) tandis que dans les cinémas autres, il se construit un peu à la fois en fonction de cette interaction, d'où l'impression que l'immersion dans ces mondes imaginaires nous renvoie à l'univers onirique. Il n'est effectivement plus question de structures mais plutôt de figure comme nous l'avons déjà indiqué. La figure est bien ce rêve qui prend forme un peu à la fois du défilement filmique, impalpable et propre à chacun, elle est l'esprit de la matière filmique et diégétique. Elle ne se laisse pas analyser.
Il peut être intéressant à ce stade de poursuivre cet exposé avec la lecture de mon analyse sur les structures de récit chez Jan Svankmajer.
CONCLUSION
Il n'en fabrique, pauvre et vide, qu'une seule" Vers de Schiller
(tirés de "La variété") appliqués par Hegel à l'esthétique (Hegel, Esthétique).
L' art n'est pas un outil de reproduction du réel. La réalité est une construction de l'humanité. Ce en quoi Noguez acquièsera assurément, si l'on en juge par cette phrase : "il n'y a pas de réalité en soi....il n'y a que des visions". A chacun sa vision, à chacun son histoire. Et surtout qu'on abandonne la monotonie du "récitatif" si je puis détourner ce mot pour l'occasion (ne vient-il pas de récit ?). Un certain cinéma résiste à reproduire des schémas narratifs et, au contraire, en recherche de nouveaux modes : il travaille le collage de matériaux, de niveaux de réalité différents, il délaisse le concept du personnage, il provoque forcément un sentiment chez le spectateur et cette forme qu'il pourra juger provoquante l'engagera forcément à réagir, à ouvrir donc son esprit à d'autres formes.
L'absence de structure narrative renforce le pouvoir signifiant des images, du montage (ou peut-être est-ce le pouvoir signifiant du montage qui se substitue à toute autre structure narrative) ou de la musique.
On remarquera dans ce petit corpus de films cités une constante, celle de la dénonciation du caractère répétitif qui illustre la société.
"Alice dans les villes"
"Alice dans les villes" avale et dévalise tous les registres qu'ils soient : musical, littéraire et surtout visuel. L'histoire utilise ces dimensions, ces matériaux pour construire sa propre réalité : la quête d'identité d'un homme passant par l'interrogation de ces différents supports.
Et comme si la "bataille" des images n'était pa suffisante, il y mêle l'image télé (la fiction dans la fiction, la publicité, la fausse information aux relents de publicité,...) puis finalement la photo par laquelle cet homme cherche à se connaître, à se reconnaître. "Reconnaître quelque chose dans une image c'est identifier au moins partiellement ce qui est vu à quelque chose que l'on voit ou pourrait voir dans le réel" (Jacques Aumont "l'image"). Cette reconnaissance procure un plaisir spécifique. Retrouver du connu est pour Freud un des mécanismes majeurs d'obtention du plaisir. Or les photos "ne montrent jamais ce qu'on a vu" dit Philip. Elles ne le montrent pas car ce que cherche Philip à travers toutes ces images qu'il emmagasine dans son errance c'est sa propre identité et le film semble lui dire qu'il se trompe, que, bluffé par son égoïsme qui le pousse à chercher le reflet du Narcisse, il regarde mais ne voit pas. La solution n'est pas toujours dans l'image, elle est dans l'humain, dans le miroir de l'autre, dans le jeu des regards. La solution est donc Sartrienne. Mais si le point de départ de la réflexion est l'homme lui-même, il n'est pas néanmoins la mesure de toute chose. Confondre ce que sont les choses et ce que l'homme en perçoit revient d'un certain point de vue à faire de la subjectivité le critère de la vérité. La "maïeutique Alicienne" pointera la raison.
Lorsque Philip est dans sa chambre du Skyway hôtel il regarde par la fenêtre et il zappe (il regarde successivement aux autres fenêtres) pour trouver le bon point de vue (voir quand dans le taxi il regarde les gratte-ciels à l'envers). Lorsqu'il lui semble l'avoir trouvé il allume la lumiére (nécéssaire pour fabriquer l'image photographique ou filmique)et la télé, qui apparaît en premier plan alors que son arrière-plan est la ville de nuit avec sa prolifération d'enseignes lumineuses, entame un point de comparaison réalité/fiction. Philip zappe mais jamais les deux images ne se rencontrent. Il n'y a pas de correspondance. Alors la télé se brouille et le fondu au noir rend compte de l'abandon de cette quête. Ce qui est étonnant dans cette scène, et que l'on peut étendre à l'ensemble du film, c'est que cette prolifération d'images ne masque pas cette impression de vide que l'homme ressent et que nous constatons malgré un écran chargé, aux antipodes de ce que nous ressentons. Il y a quelque chose de néo-réaliste dans ce film. Bazin constatait "qu'il ne faut rien ajouter à la réalité mais au contraire en dégager les structures profondes car l'image compte non pour ce qu'elle ajoute à la réalité mais pour ce qu'elle en révèle. D'où la constatation que l'unité filmique n'est pas le plan mais le fragment de réalité brute, multiple et équivoque, dont le sens se dégage seulement à postériori grâce à d'autres faits entre lesquels l'esprit établit des rapports. Considérée en elle-même, chaque image reste un fragment de réalité antérieur au sens" Voilà qui aurait pu éclairer Philip. Alice s'est substituée à Bazin, d'une façon plus ludique il faut bien le dire. Pour l'heure, Philip ne trouve pas ce qu'il cherche. Ce que nous avons évoqué précédemment est donnée par son amie allemande :"Il n'y a pas besoin de parcourir l'Amérique pour ça". La solution n'est pas dans l'ailleurs. Mais il n'écoute pas cette femme. Cette séquence retrace le trait caractéristique de Philip : l'égoïsme. Cette femme peut lui apporter la solution mais il ne l'écoute pas :"je n'ai jamais écouté jusqu'au bout" dit_il à propos de la radio. Avec Alice, il prendra peu à peu le soin d'écouter jusqu'au bout. Ainsi dans les toilettes où Alice s'est enfermée, il récitera jusqu'à la lettre W de Wupperthal. Il est à noter dans cette scène la barrière matérialisée par une ligne au sol que Philip franchira pour être à l'écoute d'Alice. Il reste le plan de cette poignée de porte monté à l'envers qui indique peut-être que pour rejoindre l'univers d'Alice il ne faut pas user le sens commun. Dans toute cette séquence (comme plus tard avec Lisa) Philip n'est jamais dans le même plan que le personnage féminin sauf à son arrivée. Philip demande à son amie si elle va bien mais le "non" qu'elle répond n'est suivi d'aucun écho. Philip est tellement obnubilé par sa recherche d'identité, donc sa recherche d'images, qu'il n'écoute pas les autres et peu importe qu'ils soient heureux ou malheureux. Toute la scène filmée en champ/contre-champ instaure un climat d'incommunicabilité. Philip n'entend dans ce que dit son amie uniquement ce qui l'intéresse. Du discours qu'elle lui fait il ne prend que le mot "photo". Ce climat d'incommunicabilité est aussi retracé aux travers des barrières de la langue (à l'agence de presse, à l'aéroport, au petit restaurant à Amsterdam, chez le coiffeur).
Pour Philip la photo n'est jamais la réalité. Pour nous non plus car écranisées, ces photos fictionnent. De plus la photo polaroïd a ceci de spécifique qu'elle induit la fiction. La fiction est tellement empreinte de réalité que nous sentons réellement les sentiments qu'éprouvent les personnages. Souvent Wenders utilise de longs plans séquences, ce qui renforce cet effet de réalité. A la fin du film nous sommes aussi émus par cette histoire que les personnages qui vont se quitter. Nous aurons la même nostalgie qu'eux. Ce sentiment de nostalgie qui n'est pas exprimé par Alice et Philip paraît évident car la caméra qui s'élève prend de la distance et vient coller son point final dans le ciel, dans le vide. Nous voyons de là haut deux séries de rails qui symbolisent la séparation d'Alice et Philip. Puis la caméra perd volontairement le train pour partir en panoramique vers d'autres horizons, semblant nous dire que cette histoire est finie et qu'il faut en chercher d'autres. Le voyageur connaît cette dimension de rencontre et de séparation (voir les deux bus de Greyhound qui se séparent chacun en une direction opposée) et accepte, tout comme le voyageur-spectateur, la fin de cette histoire.Philip va pourvoir écrire maintenant car il a levé grâce à Alice son blocage sur l'image.
Le film est fragmenté en deux parties :
1) Le temps de l'égoïsme : On lui parle mais il n'entend pas. Dans les images, il se cherche lui-même.
2) L'écoute de l'autre (Alice) : La scène en haut de l'Empire State Building en est le commencement. D'ailleurs la musique leit-motiv de Can s'enrichit à ce moment d'un piano. Cet endroit n'est pas neutre. C'est en haut de l'Empire que fut tourné King-kong. "C'est la belle qui a tué la bête" dit on à la fin du film. Dans "Alice..", c'est la belle qui a sauvé la bête. Dans cette séquence de l'Empire on peut lire l'itinéraire d'Alice et de Philip : le couple est représenté par les deux tours du World trade center qui domine la pointe sud de Manhattan. On peut lire "Alaska" derrière le blouson d'Alice, prévisibilité d'un voyage. Des tours, le regard d'Alice à travers la lunette nous emmène au pied d'un gratte-ciel en pointe. Nous retrouvons la forme géométrique des rails qui se séparent à la fin du film et des voies empruntées par la Greyhound. Cette histoire se soldera par une séparation, nous le savons par ce plan en plongée qui insiste sur la bifurcation, la direction opposée. Ce qui induit aussi la notion de choix qui donne la notion de sens à notre propre vie.
L'écriture est empêchée par l'image : Philip prend tant de photos que l'écriture lui échappe. Mais la prédominance du visuel ne tuera pas l'écrit. Ainsi la fin révèle qu'au contraire l'image a stimulé l'écriture : "Que vas tu faire maintenant ?" demande Alice. "Terminer cette histoire" lui répond il. Le voile est levé, l'écriture rejoint l'image. Ainsi l'image ne prédit pas la mort de l'écrit.
Wenders introduit également une réflexion sur les rapports qu'entretient l'image avec l'argent. Pour recueillir des images, il faut être sans cesse en mouvement ("vous venez de voyager pendant quatre semaines") et cela coûte. Le plan du billet au péage à New-York entame cette réflexion. L'essence coûte cher (deux occurences de station essence), on finit par revendre sa voiture. Mais comme il faut toujours bouger (la vie est mouvement car pérpétuelle recherche de soi) on en loue d'autres. Les hôtels sont chers mais ils constituent un point de vue sur le monde (Les fenêtres qui donnent sur l'extérieur). On y prend des notes, on y trouve d'autres images. Ne pas avoir de chez soi où l'on doit rentrer est une idée très positive pour Wenders. Effectivement Philip est toujours à l'hôtel, préférerait rester à New-York, rechigne à aller voir ses parents.
L'Un (est) l'Autre, journal de liaisons avec les pays d'Europe de l'Est, article sur Lucian Pintilie à l'occasion de la sortie de son film "Trop tard" dans lequel le réalisateur roumain porte un regard sur la condition des mineurs dans son pays.

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En effet, en ce milieu de l'année 1997, nous constatons un retour
à la SF, au fantastique. Signes d'un détournement collectif du réel ?Voir l'article ?

On retrouve toute le petite équipe : Laurence Côte, Gérald Laroche, Laurent Bénégui, Eva Ionesco, Luc Pagès, Jean-luc Gaget, Martine Delumeau, Alain Beigel, Jacqueline Colson et Agnès Obadia elle-même qui joue Romaine !
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