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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 17:13

Continuons avec le n°2 de ces petits fascicules des États Généraux du cinéma de Mai 1968 !
Partageons, partageons, des idées nouvelles viendront :)


J'ai recopié tel quel en respectant au mieux la mise en page et les choix d'édition des auteurs.
J'ai recopié aussi les quelques fautes et coquilles.
J'ai pu moi-même produire quelques fautes de frappe, n'hésitez pas à me le signaler.

Voir également :
Le cinéma s'insurge - États généraux du cinéma n°1 - 1968
http://cgheselle.over-blog.com/2016/04/le-cinema-s-insurge-n-1-etats-generaux-du-cinema-1968.html

Le cinéma au service de la révolution - États généraux du cinéma n°3 - 1968
http://cgheselle.over-blog.com/2016/05/le-cinema-au-service-de-la-revolution-etats-generaux-du-cinema-n-3-mai-1968.html
 

Le cinéma s'insurge n°2 - États généraux du cinéma - Mai 68

Le cinéma s'insurge n°2 - États généraux du cinéma - Mai 68

LES SIX POINTS DE SURESNES

Les Etats Généraux du Cinéma sont nés d'un mouvement popilaire de contestation et de lutte contre l'ordre économique, social et idéologique existant, celui du capital, protégé par l'appareil de l'Etat.

Les Etats Généraux ont pour objectif de faire de la vie culturelle et donc du cinéma, essentiel à la vie de la nation, un service public.

 

  1. Destruction des monopoles, création d'un organisme national et unique de diffusion et d'exploitation des films, avec perception directe dans les salles. Création d'un organisme national des moyens  techniques (laboratoires, studio, pellicule, etc.).
  2. L'autogestion afin de lutter contre le mandarinat, la sclérose et la bureaucratie. Les responsables à tous les échelons seront élus pour un temps limité, contrôlés et révocables par les instances qui les auraient élus.
  3. Création de groupes de production autogérés qui ne seront pas soumis à la loi du profit capitaliste.
  4. Abolition de la censure
  5. Intégration de l'enseignement de l'audiovisuel dans le cadre général de l'enseignement rénové : autogestion par les enseignants et les étudiants, ouverture à toutes les classes sociales.
  6. Union étroite du cinéma avec une télévision autogérée indépendante du pouvoir et de l'argent.
     

POUR UNE POLITIQUE DES ÉTATS GÉNÉRAUX

Quand on abat la forêt, les branches tombent.

LÉNINE

    Au bout de plusieurs mois, après un reflux et des élections qu'il importe de bien considérer comme une trahison, certes, mais aussi sur le plan secondaire du sondage et de l'escarmouche tactique, comme une défaite, tandis que renait une lutte encore indécise et dont il serait difficile et périlleux de prévoir la forme exacte, bien qu'il ne lui soit guère possible d'échapper à l'affrontement et à la violence, il n'est que temps de se livrer à une estimation provisoire des possibilités, des acquis et du rôle des États Généraux du Cinéma. Il faut aussi ne pas oublier, pour se garder du quelconque réformisme corporatiste auquel pourrait inciter leur adaptation finale à la légalité, que ces États Généraux sont les fils directs du Mouvement de Mai et que par conséquent, leurs principes et leur action doivent se définir politiquement, je précise : par rapport au rang qu'ils ont à tenir dans un combat révolutionnaire.
    Une fois mis entre parenthèses des fluctuations, un désordre apparent et quelques renoncements, trois éléments riches en possibilités raisonnables, ce qui ne veut pas dire qu'elles soient timides, sont à mettre au profit d'une courte histoire. Ces trois données sont, dans l'ordre chronologique : la mise en question du C.N.C., les «Points» de Suresnes et enfin les films de la Commission de Réalisation. La première était une base de départ, la «possibilité d'un commencement», la seconde indique assez bien ce que pourrait être, comme fin, le cinéma organisé par ceux qui le font et le regardent, et la troisième est un moyen, un instrument et un sujet d'analyse et de réflexion politique.

1. LA MISE EN QUESTION DU C.N.C.
    Lorsque le 21 mai, après un débat passablement exalté, les États Généraux proclamèrent la déchéance morale du C.N.C., leur motion, bien qu'elle ait été en peu de jours approuvée par plus de cinq cents signatures, n'allait pas sans ambiguïtés ni sans soulever des réticences qui n'étaient pas toutes dues à la seule crainte ni même au seul calcul égoïste.
    Il fut aisé, en effet, de rappeler une règle souvent -- comme ce fut le cas -- déformée dans le sens de l'opportunisme social-démocrate, de La Maladie infantile et qui veut que la Révolution conserve au moins provisoirement le squelette des organisations administratives bourgeoises afin d'avoir sous la main un instrument immédiat de gestion et de lutte. Malgré ses faiblesses et ses défauts, le Centre, de ce point de vue, restait un outil indispensable et qui, on se plaisait à le rappeler, avait dans le passé heureux de la Convention Collective, permis d'assurer la défense de la Profession contre les monopoles capitalistes. Il fallait donc en protéger pieusement l'intégrité.
    Deux réponses symétriques sont nécessaires à ces objections. La première est que, dans une perspective léniniste, le choix ne se pose pas entre le refus et le désir de conserver un organisme déterminé mais, après avoir «brisé» l'État, entre son délaissement et une occupation suivie de prise en main, de contrôle et de remise en route, même provisoire, dans une direction autre. L'investissement du Centre fut envisagé mais pour diverses raisons, toutes déplorables, les États Généraux reculèrent devant une action qu'ils jugeaient trop extrême alors qu'elle était parfaitement normale, possible et efficace. Dès lors le refus moral, presque symbolique, était une forme de pis-aller, de demi-mesure. Il n'avait pas cependant la gratuité pure d'une incantation magique puisque, s'il avait été effectivement assumé, suivi jusque dans ses conséquences, par ses signataires, il aurait abouti et aboutirait encore à la paralysie de ce qu'il repoussait, à son arrêt faute de combustible, à sa mise dans l'impossibilité d'assurer sa fonction d'instrument d'un État au service du capitalisme.

    Le second argument est que les objectifs aussi bien que le mode de fonctionnement du Centre, dans la forme qu'il avait en 1968, le rendaient inutilisable à l'avance. Il faut se garder de toute interprétation sommaire d'un léninisme réduit à une analyse scolaire et superficielle. La théorie de la conservation provisoire d'un «état bourgeois sans bourgeoisie», si elle est dans une certaine mesure indispensable à la dictature du prolétariat qui précède l'extinction de l'état, ne doit pas servir d'excuse, ainsi que cela arrive trop souvent, aux velléités conservatrices. Il est au contraire nécessaire, et L'état et la Révolution le montre assez, une fois assurée la prise de pouvoir au prix de la destruction de l'état bourgeois, de simplifier, de réorganiser et de réorienter, bref de bouleverser totalement les mécanismes administratifs les plus réactionnaires sous peine, et l'on sait trop que le péril n'est presque jamais évité, alors qu'il pourrait parfaitement l'être, de voir se monter ou se perfectionner les pièges de la bureaucratie. Le Centre est un très bon exemple de ce que Guevara nommait les «péchés originels» des régimes bourgeois, ces legs empoisonnés qu'ils font à la Révolution. Le Centre ne ressemble en rien aux P. et T. ni à la S.N.C.F. Il n'est rien d'autre que la Police du cinéma français et, comme tel, il devait et doit encore être radicalement révoqué en doute, faute de mieux, pour laisser la place au projet d'un organisme de contrôle entièrement nouveau, de simple gestion, qui ne serait plus complice -- ce fut l'erreur de la Convention Collective -- d'un corporatisme syndical de type américain, qui ne serait plus l'instrument  servile de la grosse production et des banques, qui ne se ferait plus de sa Loi d'Aide l'alibi «culturel» de sa compromission fondamentale et qui enfin n'aiderait plus à l'oppresion de la Censure.

Le cinéma s'insurge - états généraux du cinéma - n°2Le cinéma s'insurge - états généraux du cinéma - n°2Le cinéma s'insurge - états généraux du cinéma - n°2

Le cinéma s'insurge - états généraux du cinéma - n°2

    Aussi l'acte de révolte que constitue la mise en question du Centre était-il plus que justifiable. Il était indispensable et salutaire parce qu'il accusait, s'en prenait directement à ce qui est, pour le cinéma, l'instrument le plus dangereux, économiquement et esthétiquement, de l'aliénation gaulliste. Il permettait également un premier regroupement et un premier dénombrement, même si d'aucuns hésitèrent à le signer pour des raisons qui n'étaient pas toutes méprisables, refusant par exemple, alors qu'ils venaient d'obtenir ou attendaient l'Avance qui allait leur permettre de faire enfin leur film, de jouer un double jeu auquel d'autres se livrèrent et se livrent encore sans le moindre scrupule. Ils ne virent en effet dans l'affaire qu'un acte de pure forme, qui engageait assez peu et permettait de se placer au vent sans trop de risque. Ils savaient combien doux sont les accents du repentir à l'oreille du Pouvoir et que les Fils Prodigues sont toujours mieux accueillis que les fidèles de toujours. Ces signataires opportunistes hantent aujourd'hui les couloirs et les bureaux de ce Centre qu'ils niaient hier, à la recherche de la chère Avance. Les mouvements révolutionnaires n'ont pas seulement leurs traîtres, ils traînent aussi une poussière de défectionnaires inconséquents.

2. LES SIX POINTS DE SURESNES.
    Croire, comme le firent les sages, que les Points de Suresnes sont le constat d'un échec, qu'ils marquent un recul par rapport aux Projets présentés et surtout qu'ils sont un affront méprisable lancé par d'éternels mécontentements aux travailleurs acharnés de dix-neuf plans savamment ordonnés, une victoire de la destruction sur les bâtisseurs et du désordre sur les raisonnables, c'est se méprendre totalement sur le sens de trois semaines de discussion aussi bien que sur le rôle que devaient jouer, et jouèrent malgré eux les projets en question dans une dialectique multiforme. La première erreur fut claire dès le premier soir. Il était impossible de s'en tenir aussi vite à une réorganisation préétablie, abstraite et adoptée après vote parmi dix-neuf autres. C'était une manière définitive de scléroser tout mouvement, toute critique d'annuler dès le départ tout examen conditionnel, bref une bonne façon de préparer l'entrée en force du dogmatisme. Une fois constaté le danger, une seconde erreur fut commise lorsqu'on crut qu'il était possible de combattre ce dogmatisme par la mixture, d'établir à partir des trois premiers projets classés un amalgame en supposant qu'il serait satisfaisant pour un large électorat et qu'il recueillerait une majorité écrasante, plus «démocratique» donc, alors qu'il ne pouvait être qu'un compromis monstrueux.
   Ces erreurs n'étaient pas surprenantes. Elles provenaient de la fonction même que l'on attribue à ces esquisses. Elles furent présentées comme des chartres à adopter, comme une législation tandis qu'elles n'étaient, ne pouvaient être que des bases de la discussion, des «projets» au sens propre, ce qu'elles furent en fait mais dans un climat faussé par la croyance de leurs auteurs qu'ils avaient édicté les statuts du cinéma tel qu'en une nuit les Etats Généraux allaient le reconstruire, mieux : le recréer. Dans cette perspective analytique et critique qui se substitua non sans mal ni sans «désordre» à la prétention légiférante, le Projet 4, paradoxalement, de par son outrecuidance même, fut de loin le plus fécond, puisque l'extrémisme de ses propositions fit apparaître dans le sérieux factice de ses rivaux des fissures que l'on n'eut pas devinées sans lui.
    Les Six Points sont le résultat d'une réflexion collective qui, si elle ne s'est pas toujours déroulée dans le calme de l'utopie, n'en avoutit pas moins à un résidu rigoureux, fruit d'une décantation dont l'effervescence même était l'indice inévitable. Ils peuvent servir de base à et nourrir tout à la fois un travail futur, de construction cette fois, mais qui ne pourra être que long, concret, étroitement dépendant de la pratique et qui surtout ne devra pas, comme c'était manifestement trop souvent le cas des projets du mois de mai progresser à l'écart d'une lutte révolutionnaire plus générale. Ils ne sacrifient pas au préjugé habituel de l'intellectualisme petit-bourgeois qui s'épouvante du tumulte et où se réfugient les craintifs dont Fidel Castro dit qu'ils sont «habitués à tenir leurs idées dans leurs têtes aussi bien rangées que leurs vêtements dans l'armoire de leur maison». Ils soulignent quelques positions de combat importantes parce que, pris dans leur ensemble, ils sont inconcevables rationnellement sans un bouleversement complet de leur environnement social et sans que ce bouleversement soit effectué d'abord. Ils mettent enfin sur un même plan de leurs préoccupations la forme économique d'un cinéma futur et les présuppositions qu'implique la liberté de son contenu idéologique et de son esthétique, dans une série d'oppostions rigoureuses et fertiles.

C comme Capital. - Dessin animé "Alphabet" - États Généraux du Cinéma n°2 - Mai 1968

C comme Capital. - Dessin animé "Alphabet" - États Généraux du Cinéma n°2 - Mai 1968

    Car ils définissent une centralisation publique limitée et précisecomme une conséquence de la destruction des monopoles (point 1) tandis qu'ils prônent l'autogestion et, sur le modèle de la Commune de Paris, l'élection et la révocabilité des responsables, bien qu'ils soient imprécis sur la nature des «instances» électriques, comme remèdes aux dangers bureaucratiques de cette centralisation (point 2). Ils établissent à tous les degrès l'indépendance du cinéma à l'égard du profit (point 1 et 3) mais également vis-à-vis de la censure (point 4). Dans un même ordre d'idées, ils se gardent bien de définir aucune régle formelle, et surtout un réaliseme vieux ou nouveau, socialiste ou non, mais ils se préoccupent au contraire de prévoir un enseignement dont l'autogestion encore et aussi l'ouverture à toutes les classes sociales, s'il en reste, fermerait la porte non seulement à tout asservissement économique mais aussi à tout sectarisme, qu'il s'agisse du sectarisme cynique d'une esthétique d'Etat et du sectarisme plus hypocrite mais tout aussi nuisible d'un intellectualisme de classe (point 5). Enfin si le domaine, plus directement informatif ou immédiat, de la télévision pose des problèmes distincts, il était utile de rappeler d'une part les noeuds serrés qui la lient au cinéma et aussi de déclamer sa propre indépendance vis-à-vis de tout autoritarisme (point 6).

    S'il doit tenir compte des monopoles puissants et organisés que sont les laboratoires, les banques, certains circuits ou certaines compagnies, rares mais d'autant plus forts et menaçants, le cinéma, au moins à l'échelon de la production, est d'une fragilité économique si grande qu'elle n'a d'équivalent dabs aucun autre secteur du capîtal. Cette faiblesse peut permettre un bouleversement dont la rapidité, l'absence d'état transitoire et le caractère radical sont presque paradoxaux. Elle explique en tous cas que les Six Points peuvent se donner pour horizon la réalisation presque directe du propos célèbre de Engels, en remplaçant «l'administration des personnes par l'administration des choses»et en montrant comment la gestion matérielle peut d'elle-même préserver l'indépendance des individus. Il n'en faut pas moins bien voir aussi que ce retournement de la logique productive n'est possible, qu'elle que soit sa promptitude, que comme conséquence d'un bouleversement global de la société. Croire qu'il serait possible de modifier une unique enclave économique où le cinéma se trouverait parqué comme un indigène dans une réserve, estimer que les monopoles capitalistes et leurs alliès réformistes voudraient bien, au nom d'un vague «amour du cinéma», céder d'une façon autre que symbolique sur cet unique point «culturel» est une illusion dangereuse. Un changement partiel est peut-être réalisable temporairement, localement, à la faveur d'un de ces reculs tactiques que les Sociétés Capitalistes Complexes savent effectuer pour opprimer plus à l'aise ce qu'elles font mine de libérer mais cette mutation est condamnée à s'étouffer d'elle-même si une Révolution totale ne vient lui apporter l'oxygène nécessaire.

3. LA COMMISSION DE RÉALISATION.

    En attendant, les Etats Généraux ont montré que leur cinéma n'était pas seulement une fin perdue dans un futur encore indistinct mais également un moyen d'y parvenir et, mieux encore, de contribuer à son éclosion. La Commission de Réalisation et son travail, quelques critiques de détail que l'on puisse lui faire, constitue la participation concrète des Etats Généraux à un mouvement révolutionnaire qui est, quoiqu'on puisse penser, encore «en cours». Pour cette lutte, ils se sont appliqués à forger leur fer de lance, leurs films et des leçons utiles peuvent être tirées de leur expérience.


    Ces films, tout d'abord, furent conçus pour la pratique immédiate, comme des instruments et non comme des «oeuvres». Ils n'ont pa eu d'autre part la prétention condescendante de se mettre à un «service du peuple» paternaliste, mais de se faire, à tous les degrés, du projet à la projection, avec le mouvement ouvrier et étudiant dans ce qu'il a de plus nettement révolutionnaire. Ce travail en commun s'est organisé au stade de la conception lorsqu'il a été demandé aux travailleurs de définir ce qu'ils voulaient exprimer. Il s'est développé pendant la mise en chantier même des films. Le dialogue entre l'équipe de réalisation et les intéressés -- le «sujet» -- s'est poursuivi lors du tournage, du montage et de la rédaction du commentaire. Il s'est épanoui enfin de par la méthode même de la diffusion. Les films, en effet, ne sont aucunement considérés comme des produits achevés, refermés sur la plénitude de leur forme et sur la suffisance de leur contenu, capables de dispenser à la fois les faits et leurs enseignements. Ils sont au contraire les pièces d'un débat, un apport ouvert que les spectateurs doivent eux-mêmes discuter et compléter. Sans qu'il y ait rien là d'autre qu'une coïncidence, les Etats Généraux poursuivent un essai identique à celui de La Hora de los Hornos de l'argentin Fernando Solanas, qui ne veut être qu'un moyen d'excitation et de provocation.


    Le caractère collectif de ce cinéma entraîne un anonymat inéluctable et peut-être le travail de Solanas et de son équipe aurait-il échappé à certaines insuffisances, dont rend compte, par exemple, Piera Arlorio dans le numéro 97 de Positif, s'il avait obéi à cette règle. Que l'on m'entende bien. Il ne s'agit aucunement de refuser la création individuelle ni de vouloir brimer l'indépendance de l'artiste ou de l'intellectuel et l'on peut, à ce sujet, renvoyer facilement aux Paroles aux intellectuels de Fidel Castro. Il s'agit, dans la stricte perspective révolutionnaire, de poser en précepte que la création et l'analyse sont l'affaire, mieux : le devoir de tous, que leur pleine efficacité ne peut être atteinte que par un travail commun. Cela ne veut pas dire non plus, inversement, qu'une oeuvre individuelle qoit, à priori, dépourvue de tout prix révolutionnaire. L'histoire du cinéma est heureusement fertile en preuves du contraire. Cela veut dire qu'un cinéma de lutte quotidienne soit, s'il veut être autre chose qu'un moyen de diffuser la bonne conscience, rompre momentanément avec les prérogatives de l'auteur. Lorque Guevara assurait que l'intellectuel ne pouvait être un véritable révolutionnaire qu'au prix de l'abandon de ses privilèges d'intellectuel, lorque Fidel Castro, encore, dans son discours de 1961, affirmait que «l'artiste le plus révolutionnaire serait celui qui serait prêt à sacrifier sa propre vocation artistique pour la Révolution», ils soulignent l'un et l'autre que l'action et l'agitation doivent faire oublier pour un temps les soucis de l'oeuvre et de son auteur considérés de façon traditionnelle.

    Encore une fois il ne s'agit pas de lancer des anathèmes. Il n'est pas interdit de croire, une fois établie leur distinction, que le cinéma disons de création et le cinéma de combat puissent se compléter et se vivifier, que les expériences nouvelles de l'un puissent profiter à l'autre, et vice versa. D'autre part le terme d'anonymat doit être dépouillé de toute ambiguïté. Il n'est absolument pas question d'une dépersonnalisation perpétrée au profit d'un sectarisme centralisateur de type jdanovien, qui dicterait les stéréotypes des idées et de la forme, mais de la conséquence logique du travail collectif, d'une confrontation permanente cintinuée aussi bien au sein de l'équipe technique qu'avec le sujet et le spectateur. Autant il est périlleux de vouloir dans l'absolu faire du cinéma un art «populaire», autant il est profitable, indispensable même, dans le cas précis et délimité d'un cinéma de témognage et de réflexion révolutionnaire, de rechercher constamment l'appui et le contact de l'avant-garde des masses. C'est aussi, probablement, le seul moyen d'échapper à la récupération marcusienne et, là encore, les Etats Généraux ont su comprendre que la pratique devait précéder la théorie.

    D'autres films sur les «évènements» fr Mai ont été réalisés en-dehors des Etats Généraux et, même si l'on doit regretter que leurs réalisateurs n'aient pas rejoint les équipes de la Commission de Réalisateurs, il serait maladroit et vain d'en faire le procès au nom d'une exclusivité morale ou politique  de ces Etats. Plus grave est la naissance d'une Coopérative née, en fait, d'une véritable scission. D'un point de vue simplement moral, cette fraction, qui prit pour prétexte de son départ un manque de sérieux et d'efficacité de la Commission est déjà déplorable puisque ses constituants, pour une large part, n'ont pu tourner que grâce aux Etats et parce que le matériel, image et son, dont ils ont décidé qu'il leur appartenait en vertu de leur droit «d'auteurs» et qu'ils ont emporté dans leurs bagages, fait aujourd'hui gravement défaut au «film de synthèse» qui est actuellement en chantier, mais elle est encore plus fâcheuse du point de vue politique. Vouloir créer un groupe de production indépendant où des acteurs divers mettraient leurs talents au service de divers mouvements ou partis plus ou moins «de gauche» et se feraient ainsi interprètes de la F.D.G.S., du P.S.U. ou du P.C., au choix, ne peut aboutir qu'à la confusion et à une mésestimation complète du rang que peut aujourd'hui tenir un cinéma militant. C'est substituer une quelconque publicité électorale, donc mystificatrice, à ce qui est et doit demeurer une méthode d'agitation permanente (1).

4. POUR CONCLURE.

    Certes les eforts des Etats Généraux peuvent encore paraître incertains, certes aussi a-t-on pu, dans le meilleur des cas, les taxer de «pagaille sympathique» (Cinéma 68), certes, enfin, quelques unes de leurs décisions et de leurs contributions ont pu sembler illusoires sinon purement négatives mais, si leur action n'a pas été sans faiblesses, sans hésitations ni sans fourvoiements, il semble bien qu'en allant dans le sens d'un durcissement croissant, leur engagement ne soit pas sans avoir apporté quelques résultats ni sans avoir permis de tirer quelques leçons et qui dépassent heureusement le domaine du cinéma. La négativité, la méfiance vis-à-vis de toute mise en place trop rapide sont parfaitement normales. Alors qu'il serait dangereux d'organiser trop hâtivement une révolution effective que dire des bureaucrates qui veulent ordonner une révolution qui n'existe pas encore et dont la voie même n'a eu ni le temps ni la possibilité de se définir pleinement. Car la Révolution que nous voulons ne se reconnaît ni exemple ni modèle, des principes sans doute et quelques points de départ précis mais rien de plus. A cette attente, à cette longue et indispensable éclosion de la théorie dans la pratique, le cinéma peut contribuer et les Etats Généraux l'y aider. En fait, ils l'aident déjà, en réalisant leur révolution pour, par et dans la Révolution.

                                                                                                                    Louis SEGUIN
____


    (1). Fin Mai, trois Commissions furent mises en place : Réalisation, Matériel et Diffusion. Ces trois instruments avaient le même but d'assurer, face à la propagande mensongère des organismes encore, et toujours, aux mains de la bourgeoisie (journaux, radios, télévision, etc.) une information qui rétablisse la réalité des faits et des idées et permette la mobilisation des masses populaires.
    Ces intentions restèrent lettre morte, pour une seule raison. La G.G.T. et le P.C. refusèrent qu'un seul laboratoire fasse une grève active. Ils prétendaient que la grève des laboratoires avait été très difficile à obtenir et que briser l'unité de la grève entraînerait les autres laboratoires à reprendre le travail. Bien entendu ces propos furent tenus avant les accords de Grenelle.
    D'où l'incohérence de l'action. Les équipes de réalisation, très nombreuses, tournaient sans très savoir pour qui, pour quoi et comment. La Commission Matériel, très vite, ne fit plus qu'un travail de régie élémentaire et d'une remarquable inefficacité. Elle était aux mains du P.C. Il fallut plus de deux semaines avant d'arriver à faire admettre l'idée, qu'avaient eue d'autres équipes qui travaillaient par exemple pour la SNEsup, d'utiliser les laboratoires étrangers.
    De son côté La Commission de Diffusion ne pouvait que projeter un matériel ancien ( à de rares exceptions près extrait du catalogue des Fédérations de Ciné Clubs) dans les lieux de travail occupés, lorsqu'elle le pouvait.
    A mesure que le mouvement s'amollissait, que les grèves finissaient et que se précisait le «retour à la normale», les équipes de réalisation se mirent à oublier les notions d'anonymat, de films d'informations et de combat. Dans ce contexte quelques opportunistes malins proposèrent de fonder une Coopérative qui regrouperait les équipes et permettrait la finition de films. Cette intention, louable en théorie, se révéla être une simple récupération financière et électorale des documents.
    Devenus association légale, les Etats Généraux essayèrent de négocier avec cette coopérative mais il n'y eut aucun terrain d'entente, pas même au sujet des négatifs qui appartiennent de fait et de droit aux Etats Généraux. Ils créèrent alors une société de production afin d'accueillir les équipes pour qui la fin des grèves ne signifie pas la fin du combat.
    Depuis, non seulement les Etats Généraux ont assuré la finition des films qui leur ont été confiés mais encore, depuis juillet 1968, ils en ont assuré la diffusion d'une façon efficace.

 

O comme ORTF - Dessin animé "Alphabet" - États Généraux du Cinéma n°2 - Mai 1968

O comme ORTF - Dessin animé "Alphabet" - États Généraux du Cinéma n°2 - Mai 1968

LE FILM DE SYNTHÈSE

    L'un des premiers objectifs d'un Comité de Réalisation issu de la Commission de Diffusion est aujourd'hui la mise en oeuvre d'un «film de synthèse» qui, après quelques mois, fasse un bilan des «évènements» de Mai-Juin et soit une base d'appréciation, de discussion et de combat. Cette mise au point ne saurait se faire sans que soient, au préalable, formulées le plus clairement possible un certain nombre de coordonnées politiques.  Les notes qui suivent résument ces formulations qui, elles-mêmes, ne veulent être ni un commentaire de film ni un synopsis mais un plan de travail idéologique.

1. LA FIN DE LA GRÈVE.


    Tout en brandissant la menace de la guerre civile, De Gaulle propose des élections «démago-démocratiques». Cette manoeuvre est rendue possible par l'assentiment du P.C. et de la F.G.D.S. qui ne veulent ni ne peuvent s'emparer d'un pouvoir pourtant violemment ébranlé par dix millions de grévistes.
    Les états-majors des Partis de Gauche et des syndicats ne portent la lutte que sur le terrain des revendications partielles et de la légalité parlementaire de la bourgeoisie, malgré un fort mouvement ouvrier réclamant «le pouvoir populaire». Tous leurs efforts porteront sur la cessation des grèves, la propagande en vue d'élections perdues d'avance et la chasse aux «gauchistes». Waldeck-Rochet surenchérit sur Pompidou et réclame pour son parti l'avant-garde de cette chasse. Les revendications immédiates mêmes sont bradées par la C.G.T. et en lieu et place de la «Reprise victorieuse du travail» annoncée dans un grand titre de L'Humanité, c'est un flot d'amertume et de colère rentrée qui, à contre-coeur, passe les portes des usines réouvertes. Cette trahison des bureaucrates ne démobilise pas pour autant les plus combatifs. Ils sont décidés à prendre en main leur propre sort et à continuer le combat...

2. PAR LA RÉPRESSION QUOTIDIENNE ET CACHÉE PUIS PAR LA VIOLENCE POLICIÈRE L'ÉTAT BOURGEOIS CONCRÉTISE LA LUTTE DES CLASSES.

   
Les gouvernements des pays industrialisés (société de classe des démocraties bourgeoises ou société bureaucratisée des démocraties populaires) possèdent des moyens d'intégration (consommation, industrialisation, partis, etc.) et des moyens de répression suffisamment efficaces pour n'avoir recours à la brutalité que dans les cas exceptionnels où leur existence même est en péril, lorsque les formes habituelles d'oppression et de répression (travail à la chaîne, parcellisation, surexploitation des travailleurs émigrés, chômage, chantage, monopole de l'information) deviennent insuffisantes.
    Dans cet état de crise où le pouvoir de la bourgeoisie apparaît sous son véritable jour, la lutte des classes devient évidente pour tous et participe à la prise de conscience des masses et à l'élévation de leur niveau politique. Les grèves de Redon ou de la Rhodiaceta, les barrages de routes et la destruction de leurs produits par les paysans témoignent des extremités où la violence de l'exploitation bourgeoise les accule. Cette lutte a commencé bien avant le mois de Mai et a emporté l'adhésion de certaines couches de la petite bourgeoisie. Les étudiants y ont participé de façon ouverte à partir du 22 mars. A Nanterre un vent révolutionnaire a soufflé à l'intérieur même de la Faculté et ce combat s'est soudé de façon étroite au combat général. Nanterre, Redon, Rhodiaceta furent les répétitions générales qui préfigurent les occupations d'usine et de facultés de mai.  

3. UN RÉVOLUTIONNAIRE, DANS UNE «SOCIÉTÉ DE CONSOMMATION» EST FORCÉMENT UN PROVOCATEUR.

    A la répression policière il oppose la légitime violence révolutionnaire imposée par les circonstances. L'action exemplaire des étudiants sur les barricades provoque l'unification des luttes étudiantes et ouvrières.
    S'installer dans la salle du Conseil des professeurs pour y saucissonner apparaît comme un acte de transgression scandaleux et anticonformiste. Encore plus provocatrices et scandaleuses sont les constructions de barricades face aux flics, l'utilisation des voitures, sexes de rechange et symboles de la société de consommation. Les flics font mal mais ils ont cessé d'être invulnérables. Au fur et à mesure que la répression s'intensifie, la capacité de résistance des révoltés grandit. Jeunes, apprentis, lycéens, travailleurs, étudiants et marginaux vont spontanément aux barricades pour épancher leur soif de révolution.
    L'origine étudiante du mouvement en limitant aux matraques et aux gaz de combat la sauvagerie policière favorise les premiers développements de la lutte de tous.

4. LA LIBERTÉ SUR LES MURS, LE POUVOIR DANS LA RUE.
 

    La liberté d'expression, de comportement s'est installée d'abord où étaient les étudiants. Les barricades de la rue Gay-Lussac, la «grande fête» de mai délimitaient les frontières d'un territoire libéré qui s'étendit par la suite aux facultés et aux usines.
    Bien souvent les occupations se sont réalisées après une bataille politique à l'intérieur des facultés pendant qu'à l'extérieur une action se menait en direction des travailleurs.
    Les occupations dans les secteurs les plus combatifs des usines (électronique, chimie, métallurgie) sont le fait d'un nombre élevé de grévistes -- l'occupation est politique, fruit d'analyses et de discussions -- syndiqués et non syndiqués sont au coude à coude, ils accueillent les étudiants, parlent avec eux. Dans d'autres secteurs au contraire, la bureaucratie prend le dessus, le comité de grève est manipulé, les non syndiqués sont écartés.
    Contrairement aux entreprises, un début d'auto-gestion a vu le jour dans les universités.

    Notons que le mouvement de mai a suscité :

1°)  un mouvement ouvrier efficace et dynamique qui s'est déclenché en marge des directives syndicalistes,

2°)  un premier pas vers le décloisonnement entre différentes catégories professionnelles, ouvriers et paysans, travailleurs et étudiants.

3°) le remplacement momentané du monopole de l'information des organisations en place (syndicats, ORTF, presse) par la mise en place des moyuens d'informations directs (tracts, affiches, journal, slogans muraux) conçues et réalisées par les militants eux-mêmes,

4)° la liberté d'expression imposée par les enseignés aux enseignants, par les ouvriers aux patrons et à leurs dirigeants.

5. CE N'EST QU'UN DÉBUT,...MAIS C'EST DEJA PAS MAL.

    L'expérience de mai a permis de prendre conscience :

1°) que la direction politique est l'afaire des militants et non celle des fonctionnaires des appareils intégrés ;
 

2°) que le problème de l'organisation de la classe ouvrière et de la direction politique des luttes est posé, compte tenu des différents courants qui animent l'idéologie révolutionnaire mondiale.
 

L'I.D.H.E.C. ET LA POLITIQUE

M A I - J U I N

    Une analyse politique de l'occupation de l'IDHEC aux mois de Mai et Juin montre la situation particulière de cette école vis-à-vis des autres facultés, des usines occupées, et de la profession. L'IDHEC est au carrefour de ces trois directions.

    Quels sont les éléments de base de cette situation complexe ?

-- Comme dans une petite entreprise, l'IDHEC était dirigé par un «patron» qui pouvait contrôler tous les travaux des étudiants et les suivre en permanence. Par sa personnalité même, le directeur était assimilable à un contremaître, ou à un garde-chiourme paternaliste («On peut tout régler en venant me parler dans mon burau»). Cette autorité patronale n'avait devant elle aucune organisation syndicale constituée. L'Amicale des élèves organisait les bals et recueillait des places gratuites dans les cinémas.

-- Comme toutes les productions professionnelles, l'école avait à sa disposition certains moyens (caméra, montage, etc).

-- Par son statut, l'IDHEC était un établissement d'enseignement supérieur, dépendant du ministère des Affaires Culturelles, et apparenté à l'Ecole Nationale des Beaux-Arts.
Aussi l'occupation de cette école s'est-elle déroulée comme l'occupation d'une petite entreprise où les ouvriers auraient adopté le principe de la grève active.

    Un certain nombre d'étudiants de l'IDHEC ont participé aux manifestations, combats de rues, meetings de la première quinzaine de Mai. Mais jusqu'à la dernière minute, ils ont estimé que l'occupation de leur école était inutile. Le combat des étudiants parisiens les concernait par solidarité, mais n'était pas leur combat. En ce sens, leur participation aux barricades est plus à rapprocher de celle des jeunes ouvriers que des étudiants.

    Les studios de l'IDHEC furent occupés le 17 Mai. C'est à dire avec les dernières facultés et les premières usines. Cette occupation fut d'abord un geste de solidarité, avent de devenir une action militante cohérente.

 

    À cet égard, le problème de l'utilisation des moyens de production fut décisif. Comme dans les entreprises, l'IDHEC possédait, on l'a vu, des moyens de production. Comme dans un faible nombre d'entreprises, les étudiants pouvaient assurer la marche de l'établissement sans le patron (le directeur) et sans les cadres (les professeurs. La décision de sortir et d'utiliser le matériel provoqua la rupture immédiate avec les enseignants, sauf deux ou trois. Cette déciszion entraîna cinq jours plus tard l'adoption en assemblée générale du principe de l'école autogérée et de la grève active. C'était en même temps un choix moral important : ses étudiants et leur matériel devenaient une arme de combat au service des militants.

    Ce principe de l'autogestion décida de toute la vie de l'école pendant deux mois (organisation des tournages, rotation dumatériel, entretien, etc.) et aussi définit les bases de la gestion et de la pédagogie : les étudiants sont responsables de toute la vie de l'école.

 

    L'évacuation même de l'école le 10 juillet rappelle la fin de la grève dans une usine. Les studios furent évacués sans incident en échange d'avantages matériels, comparables aux aux augmentations de salaires des ouvriers :

--  Prêt de matériel de tournage pendant deux mois à l'Association des étudiants.

--  Budget de 1500 F par mois pendant deux mois pour les tournage des étudiants.

    Avant même d'avoir à négocier une réforme, de tels avantages avaient été consentis. Ces questions matérielles ne sont pas négligeables pour un cinéma militant.

Pendant ces deux mois, les étudiants ont dissocié deux plans :

--  Activité militante par leurs tournages dans les rues, les usines, les facultés.

-- Activité réformiste par leurs commissions sur la pédagogie et la gestion dans l'école.

    Ils n'ont jamais confondu les deux activités (bien que ce soient les mêmes étudiants qui s'en occupent). Ils n'ont jamais adopté l'attitude corporatiste des Etats Généraux, lorsqu'à Vaugirard ils pensaient faire la révolution dans le cinéma avant d'aider concrètement la lutte des ouvriers en grève et des étudiants de la Sorbonne.

PERSPECTIVES ACTUELLES

    La situation est maintenant éclaircie : les étudiants ont distinqué trois niveaux pour l'action qu'ils mènent :

-- Utilisation des moyens de production.
-- Pratique syndicale liée à celle de la profession et à celle de l'UNEF.
-- Pratique politique liée aux groupes révolutionnaires.

   Comme dans toutes les analyses politiques classiques, les étudiants les plus conscients politiquement doivent se placer à l'avant-garde du mouvement syndical. Les deux pratiques ne sont pas concevables séparément.. L'avant-garde, formée politiquement, doit entraîner dans sa lutte la masse des étudiants.
    Sur le plan de l'organisation, on distingue maintenant deux structures :

A. L'Association Générale de l'IDHEC qui constitue le syndicat des étudiants, regroupe actuellement la totalité des étudiants. L'AGIDHEC a adopté les réformes sur la gestion qui ont été acceptées par Malraux et qui doivent être rapidement mises en place. L'autorité patronale définie hier soir par une seule personne est remplacée aujourd'hui par une direction collégiale de 6 personnes (2 professionnels, 2 professeurs, 2 étudiants), dont le directeur ne doit être que l'exécutif. Le directeur doit être élu par le nouveau conseil d'administration de 20 personnes (5 membres nommés par l'Etat, 5 professeurs, 5 professionnels, 5 étudiants). La nouvelle pédagogie élimine les cours théoriques, les professeurs permanents, et les chaires. Tout le travail est accompli en ateliers, par cycles d'études, sous la direction de psychopédagogues et de professionnels. Ces solutions sont actuellement étudiées par un bureau provisoire (1 producteur, 1 réalisateur, 1 technicien, 1 professeur, 1 étudiant et Marcel Lherbier). Au 30 septembre, beaucoup d'espoirs sont permis pour la nouvelle année.

B. Le groupe d'action cinématographique ou GAC qui regroupe une vingtaine d'étudiants. Il doit assurer un quadruple travail :


-- Mener les luttes syndicales de l'AGIDHEC.
-- Assurer une formation politique à ses militants, par des exposés et des discussions.
-- Assurer le travail d'un Comité d'Action (contact avec les entreprises, collages d'affiches, etc.).
-- Réaliser des films militants avec les militants ouvriers et étudiants.

Tout ce travail doit être mené en liaison avec les organisations existantes, les Comités d'Action, et les groupes de cinéma (ARC, EGC, etc.).

Il est bien évident que, vu le faible nombre d'étudiants (75 au maximum), les deux organisations se superposent. Les militants entraînent la masse vers des objectifs précis. L'Association, par son nombre, et son importance dans la gestion de l'établissement, protège les activités militantes.

                                                                 GROUPE D'ACTION CINEMATOGRAPHIQUE IDHEC.
 

(à suivre)

S comme sauveur - Dessin animé "Alphabet" - États Généraux du Cinéma n°2 - Mai 1968

S comme sauveur - Dessin animé "Alphabet" - États Généraux du Cinéma n°2 - Mai 1968

POUR EN FINIR AVEC VENISE

    Venise 1968 inclut dans ses festivités une Table Ronde intitulés : «Cinéma et Politique». Venise annonce la participation des vedettes internationales de la «contestation».

    Mais le S.D.S., l'U.N.E.F., le SNE-Sup, le P.C.I., les Etats Généraux du Cinéma Français invités se récusent. Les Cahiers du Cinéma acceptent de se charger de l'opération.
 
    En Mai 1968, le Festival de Cannes était interrompu par un groupe de cinéastes et de critiques, en accord avec les Etats Généraux du Cinéma. En Septembre la plupart de ces cinéastes et de ces critiques soutiennent le Festival de Venise et s'opposent à la position inchangée des Etats Généraux.

    Il serait inutile de se complaire à des querelles de personnes, et les contradictions révélées, les commentaires incohérents qu'elles ont provoquées, les clivages qui se sont produits n'étaient pas symptomatiques.

    Quelques cinéastes et critiques qui prétendent, ou ont prétendu, vouloir abattre le système de production capitaliste se sont montré ses complices. Quelques journalistes qui affirment leur «amour du cinéma» et leur «libéralisme» n'ont fait que soutenir les puissances qui oppriment le cinéma et la liberté. Tout cela est assez exemplaire pour mériter précision et analyse.

    La position des Etats Généraux, vis-à-vis des Festivals, a été mainte fois réaffirmée :
«Les Etats Généraux ont décidé de ne participer à aucun Festival : ceux-ci étant pour le mieux un processus d'intégration de la culture bourgeoise et au pire une organisation commerciale au service des marchands de films». (Et nous savons combien la récupération profite aux marchands).

   Cette déclaration signifie que les Etats Généraux considèrent comme leur devoir de maintenir des positions politiques intransigeantes pour servir le prolétariat dans sa lutte.

    Il ne pouvait être question pour eux de se désolidariser des mouvements politiques qui en Italie même et ailleurs s'opposaient au Festival. Pour eux comme pour ces mouvements les Festivals sont des «ghettos», les ouvriers et les étudiants sont la réalité.

    Est-il nécessaire de préciser que, dans la situation où nous sommes, de telles positions ne peuvent engager que l'Association et qu'elle ne peut interdire à un réalisateur ou à un technicien de gagner sa vie ? Un syndicaliste révolutionnaire pointe bien, tous les matins, à son usine.

    Mais les Etats Généraux, en tant qu'Association, ont été invités à présenter leurs films à cette fameuse Table Ronde qui devait donner sa caution politique au Festival de Venise. C'est cette caution qu'ils ont refusé de donner et c'est ce refus que l'on a essayé de contourner et de dénaturer.

    Les arguments des partisans et de la participation à Venise étaient :

--  L'Italie n'est pas la France, Septembre n'est pas Mai et Venise n'est pas Cannes.
-- Venise est «un Festival artistiquement audacieux»
-- La Fédération Internationale des Producteurs de Films s'oppose au «courage» de Chiarini. Si on ne défend pas ce «héros» on pactise avec l'ennemi.
-- C'est un acte d'efficacité politique que de présenter les Films des Etats Généraux dans les salles du Festival.
-- Enfin, cette année; Venise est, plus que jamais, un «Festival de gauche».

De tels arguments sont insoutenables :
-- Si en Mai, en France, il a fallu 10 millions de grévistes pour donner aux gens du Cinéma la force de contester leur asservissement, ils doivent se souvenir que les principes qu'ils ont découverts grâce aux étudiants et aux ouvriers n'ont pas perdu de leur valeur maintenant que la répression bourgeoise a pris momentanément le dessus. Et que, tous comptes faits, la foire de Cannes est plus franche que la récupération de Venise.
-- Les films des Etats Généraux sont des films politiques t ne peuvent être confondus avec des «objets culturels offerts aux jugements ésthétiques de la «culturocratie». Ce n'est pas qu'ils craignent ces jugements, mais qu'essentiellement ils les récusent. Ils n'admettent pas qu'au nom de valeurs mondaines la société les digère en les privant de leur sens et de leur fonction.
Jamais pour les Etats Généraux «la beauté du cinéma n'éclipsera la contestation».
-- Le confort commercial des marchands peut être gêné par la publicité que les Prix du Festival accordent à des oeuvres «d'Art et d'Essai». Il faut bien que le commerce paye de quelqu'inconfort la satisfaction de ses vanités et la tranquilité de sa conscience ! C'est là une contradiction inhérente au système et les Etats Généraux n'ont pas à la prendre en considération. Prétendre justifier la participation au Festival par les critiques que les marchands lui font (cf. l'article de J.L. Comollo dans Le Monde) c'est sous le couvert d'un faux dilemme confirmer des privilèges de classe. Cette opposition n'est pas qu'une querelle de famille. Comment séparer Chiarini et ses supporters des capitalistes qui finissent toujours par monnayer les Prix et les applaudissements ?
-- Quant à l'efficacité politique de la présentation des films dans les salles du festival...Soyons sérieux. Que peut pour la lutte des classes une Table Ronde de critiques, de mondains et de quelques otages pris aux pièges de leur sentimentalité.
-- Et nous arrivons à cette fameuse teinture de gauche qui devrait nous inspirer le respect. Sur la façade du Palais du Festival un énorme portrait du «Che» décorait l'entrée des vedettes. Etait-ce pour que nous nous agenouillions devant la «Mostra» ? Le «Che» était là  avec la bénédiction de l'archevêque de Venise.

    Soyons sérieux : il y a une réalité de l'exploitation et de l'oppression, nous avons à la comprendre et à la détruire dans un même mouvement. Séparer l'idée de l'acte pour en jouir comme d'une manifestation esthétique et culturelle ne peut que rendre cette réalité inoffensive en la transformant en un objet de luxe et de consommation.

    Soyons sérieux : à un certain niveau, il ne peut pas y avoir de différence entre un film de combat et la présence sur une barricade. Cela devrait être clair pour ceux, qui comme J.L. Comolli, ont tenté au mois de Mai de libérer le cinéma de son corporatisme pour offrir son contrôle à «tous ceux que le cinéma concerne». Est-ce pour le livrer à l'Association des critiques et à l'oecuménisme des chapelles ?

    La position des Etats Généraux n'a pas changé, elle n'a fait que se définir et s'affirmer. Il est grave que la présence de certains membres de l'Association à la Table Ronde de Venise ait pu la dénaturer.

    Que dire des journalistes qui avaient applaudi Mai et qui se sont choqués des troubles de Venise ? Rien ! Sinon que leur souhaiter de comprendre un jour que s'il peut être flatteur d'applaudir la révolte il faut en admettre les conséquences même si cela doit déranger leur confort intellectuel.

    Leurs humeurs auraient peu d'importance, si elles ne faisaient le jeu du pouvoir et de tous ceux qui ont intérêt à ce que l'on pense «normal, national et régulier».
 

DOCUMENTS POUR L'AFFAIRE DE LA MOSTRA

    Nous avons pensé qu'il serait utile, afin que chacun puisse en juger, de publier certaines pièces du dossier, communiqués, télégrammes, lettres et réponses aux journaux. Cette publication devrait préciser au moins chronologiquement le sens de certaines positions et dissiper aussi quelques ambiguïtés. Sauf indication contraire, les documents élanent des Etats Généraux.

    L'UNEF et le SNE-Sup refusèrent immédiatement l'invitation qui leur fut faite de participer officiellement à la Mostra.

-- Communiqué du S.D.S. (Mouvement des Etudiants Socialistes allemands) :
    Le Festival du Cinéma de Venise n'est autre qu'une institution autoritaire tout entière dans les mains d'un petit groupe pour diriger et monopiliser la culture. Par leur habile action de paternalisme les gérants du Festival ont un seul but, celui de vider de toute charge démystificatrice et politique les quelques oeuvres vives qui réussissent à parvenir sur les écrans du Lido. Ils s'en servent pour fournir un alibi et justifier à gauche le système.

    Le S.D.S. fait appel à tous ceux qui pourraient être utilisés comme instruments dans c"ette opération d'intégration afin qu'ils ne se prêtent pas à cette manoeuvre et refusent leur collaboration et leur participation à la farce de la culture mystifiée, qui ne sert qu'à maintenir l'équilibre du système. Le S.D.S. invite à lutter contre ce Festival.


Communiqué envoyé le 22 août au Monde, à Combat, à Miciché, directeur du Festival de Pesaro, et à l'A.F.P. :
    L'association des Etats Généraux a reçu une invitation à participer au Festival de Venise. Elle rappelle qu'elle est issue d'un mouvement de contestation des structures capitalistes de la société. En conséquence, elle a décidé de ne participer à aucun Festival. Ceux-ci étant au mieux un processus d'intégration de la culture par la bourgeoisie et au pire une organisation commerciale au service des marchands de films.

-- Télégramme envoyé le 30 août à Chiarini :
    Afin d'éviter ambiguïté positions personnelles, réaffirmons notre position sur festivals. Désavouons toute participation à une pseudo table ronde politique. Tout adhérent des Etats Généraux y participant ne peut engager que lui-même. Seules deux personnes porteuses d'un mandat spécial pour la diffusion peuvent si besoin est réexpliquer notre position.

-- Télégramme envoyé le 30 août à l'A.N.A.C. :

         Approuvons tous vos efforts en vue affirmer vos positions révolutionnaires. Réaffirmons notre position sur Festivals. Désavouons toute participation à une pseudo table ronde politique. Tout adhérent des Etats Généraux y participant ne peut engager que lui-même. Seules deux personnes porteuses d'un mandat spécial pour la diffusion peuvent, si besoin est, réexpliquer notre position. Amitiés.

-- Aux Diffuseurs (même télélgramme qu'à Chiarini) plus :
      Se mettre en contact avec Karmitz et donner le télégramme à la presse.

 

-- Télégramme envoyé le 2 septembre par le S.N.E.-Sup à Chiarini :

    Interdiction formelle de projeter film au nom du SNE-Sup. Motchane (1) arrive mardi. Hertzberg, Secrétaire général du S.N.E.-SUP


(1) Membre du Bureau National du SNE sup, chargé des relations culturelles.

 

Tract distribué à Venise - Nessuno alla mostra fascista ! (Personne à la Mostra Fasciste !) Qui ira ce soir au Palais du Cinéma assister au spectacle cinématographique offert par la Police, par Chiarini et par le gouverneur Leone ? Les billets d'entrée se retirent au commissariat, à la CIGA, au siège social du MSI et auprès du Gazzetino (quotidien de Venise, nuance Figaro.NDLR).-------------------------COMITE DE COORDINATION POUR LE BOYCOTTAGE DE LA MOSTRA CINEMATOGRAFICA.

Tract distribué à Venise - Nessuno alla mostra fascista ! (Personne à la Mostra Fasciste !) Qui ira ce soir au Palais du Cinéma assister au spectacle cinématographique offert par la Police, par Chiarini et par le gouverneur Leone ? Les billets d'entrée se retirent au commissariat, à la CIGA, au siège social du MSI et auprès du Gazzetino (quotidien de Venise, nuance Figaro.NDLR).-------------------------COMITE DE COORDINATION POUR LE BOYCOTTAGE DE LA MOSTRA CINEMATOGRAFICA.

-- Lettre rendue publique à l'occasion de la projection de quelques films des Etats Généraux à Venise, projection organisée par le Mouvement Etudiant dans le cadre de la rencontre nationale du 2 au 8 septembre. Sur ordre de Chiarini cette lettre n'a pas été diffusée par le service de presse de la Mostra. Néanmoins elle a été lue par les journalistes français :

 

Les Etats Généraux du Cinéma    à J.L. Motchana, Bureau National du SNE-Sup

                                                     Cher Camarade


    Etant donné la confusion qui entoure le Festival, confusion aggravée par les prises de position irresponsables de certains, le Conseil Permanent des Etats Généraux du Cinéma tient à réaffirmer une fois de plus sa position et te mandate expressément pour en faire part publiquement.
    Le Conseil Permanent des Etats Généraux refuse de participer au Festival sous quelque forme que ce soit dans la mesure où la Mostra de Venise constitue comme les autres manifestations de ce genre une entreprise de commercialisation de la culture bourgeoise.
    L'offre faite par les organisateurs du Festival de projeter des films politiques et d'organiser une table ronde ne change rien à la situation. En effet pour qui seront projetés ces films et pour qui se dérouleront les débats ? Certainement pas pour les travailleurs et les étudiants de Venise qui ne participeront en aucune manière à ce Festival, pas plus d'ailleurs que les étudiants et les travailleurs des autres pays. Alors que signifie l'offre des organisateurs du Festival ?
    Rien d'autre qu'une tentative d'intégration et de récupération de l'action politique des Etats Généraux.
    Il se peut que certains camarades aient été abusés par cette pseudo-contestation. Il faut qu'ils s'aperçoivent de leur erreur.
    Nous te demandons par ailleurs de prendre contact avec les organisations d'Etudiants et de Travailleurs de Venise à qui nous avons confié nos films et d'assister aux projections qu'ils consentent d'organiser en dehors du Festival.
Le Conseil Permanent des Etats Généraux : H. ARNAL - S. BARRON - J. CHARVEIN - T. DEROCLES - J. ESPAGNE - W. GLENN - M; HALFORD - J. KEBADIAN - M. KARMITZ - J.P. LETELLIER - A. PETIT - B. VAN GILLANERRE - L. WANJTAL

 

-- Cette lettre était accompagnée d'une déclaration du S.N.E.-Sup :

Le SNE.-Sup s'associe entièrement à la position des Etats Génétaux du Cinéma, et a décidé de ne pas participer aux débats politiques organisés par le Festival de Venise, pas plus qu'au Festival lui-même. Il a confié son film aux associations étudiantes de Venise.

-- A la suite d'un article publié les 9 et 10 septembre par Henry Chapier dans COMBAT, la lettre suivante lui a été adressée par H. Arnal au nom du Conseil Permanent des Etats Généraux avec prière d'insérer. De fait, seules quelques phrases seront citées le 14 septembre par le journaliste :

    Les omissions, fussent-elles à la plus grande glore de la «Beauté du Cinéma», n'éclipsent pas la réalité.
    La falsification et l'omission des faits font peut-être partie de votre conception du journalisme, mais pas de la nôtre.
    Vous renverrons-nous à la lecture de vos confrères italiens qui, contestataires ou non, ont rendu compte des évènements de Venise avec la clarté et l'objectivité quçi conviennent à leur mission d'informateurs.

    Nous sommes donc dans l'obligation de porter à la connaissance de vos lecteurs les faits tels qu'ils se sont déroulés :
    -- Vendredi 8 Août : Réunion du Conseil Permanent des Etas Généraux : rédaction d'une lettre précisant notre position contre les Festivals, en présence d'un représentant du S.N.E.-Sup et de deux représentants des Cahiers du Cinéma, qui participent à la rédaction.
    -- Jeudi 22, le Conseil Permanent, et non «les durs», et toujours en présence de MM. Comolli et Labarthe (Cahiers du Cinéma), reprenant les termes de la lettre du 8 et les renforçant, rédigent un communisqué diffusé par la presse (Cf. Combat 23-8).

    Comment J.L. Comolli, malgré cette position du Conseil Permanent et du S.N.E.-Sup, pouvait-il organiser pour M. Chiarini le programme d'une table ronde politique, incluant des projections de films des Etats-Généraux et du S.N.E-Sup. ?
    Le 2 septembre, par un télégramme à M. Chiarini, nous réaffirmons notre refus de participer à ces manifestations : par la même voie, le Secrétaire Général du S.N.E.-Sup.interdit la projection de leur film La Fleur Carnivore.
    Devant la confusion qui règne à la Mostra, un membre du B.B. du S.N.E.-Sup.et des Etats Généraux, mandaté par ces deux organisations part pour Venise afin de retirer le film La Fleur Carnivore du Festival (film qui a été projeté en dépit de l'interdiction formelle notifiée aux organisateurs, et sans l'accord de ses auteurs). Il doit expliquer notre position et participer à la projection des films des Etats Généraux prévue depuis longtemps et organisée par les Etudiants et Ouvriers de Venise.
    Le 4 Septembre, le réalisateur français Marin Karmitz, à Venise pour y présenter son film : 7 jours ailleurs, devant l'attitude des organisateurs de la Mostra et de ceux de la table ronde politique, envoie cette lettre à M. Chiarini :
    « J'avais décidé de participer au Festival de Venise, parce que comme tout cinéaste travaillant dans la société capitaliste actuelle, j'ai besoin de l'organisation commerciale et publicitaire que constituent les Festivals pour pouvoir continuer à faire des films. «J'appartiens au Conseil Permanent des Etats Généraux du Cinéma qui a pris une position claire contre les Festivals. J'adhère entièrement à cette position qui a été réaffirmée dans une lettre que je viens de signer. Je me rends compte que le fait de présenter mon film à la Mostra alimente la confusion politique autour du Festival, et dessert la position des Etats Généraux, en conséquence, après avoir consulté mes camarades et l'équipe technique du film, je retire le film du Festival.» (M. Karmitz).

    Ce même jour, la projection des films des Etats Généraux est organisée hors Festival avec les étudiants et les ouvriers de Venise; les journalistes, informés, négligent d'y assister (à l'exception de quelques-uns : Positif et des journalistes italiens). Votre attitude concernant ces faits en les escamotant nous semble plus près de jeter de l'huile sur le feu que d'arbitrer ce que vous appelez un conflit. ...« la Mostra, dites-vous, compte plus dans ce qu'elle révèle que dans ce qu'elle couronne.»
    Elle révèle pour nous, si besoin était, la justesse de notre position quant aux Festivals : «ceux-ci étant au mieux un processus d'intégration de la culture par la bourgeoisie et au pire une organisation commerciale au service des marchands de films.»
    Qu'est-ce que cette culture qui va de soi, dans les mains de quelques critiques privilégiés ? A qui est-elle destinée, là où l'on ne réunit que quelques esthètes et les mécènes ? Comment ces critiques peuvent-ils penser combattre aux côtés des milliers de contestataires sur les barricades, si c'est cette culture « sans meeting ni manifeste » qu'ils défendent ? Par contre c'est bien là l'explication des termes insultants qu'ils emploient pour informer de notre participation à des projections organisées par des Ouvriers et Etudiants de Venise.

-- Le 13 septembre, Yvonne Baby, à son tour, mettait en cause dans le Monde, les contestataires vénitiens. Les Etats Généraux et le S.N.E.-Sup envoyèrent au journal, avec prière d'insérer, mais sans résultat, la lettre suivante :

 

Monsieur le Directeur,
  
    A la suite d'un article de votre collaboratrice Yvonne Baby mettant en cause dans LE MONDE du 13 Septembre 1968, d'une part les Etats Généraux du Cinéma et d'autre part le S.N.E.-Sup., nous pensons que les informations suivantes intéresseront voc lecteurs. C'est pourquoi nous vous demandons de bien vouloir publier cette lettre.

    Dans sa réunion du 8 Août 1968, le Conseil Permanent des Etats Généraux et le Bureau National du S.N.E.-Sup. décidaient au nom de leurs organisations de ne pas se faire représenter au Festival de Venise, de n'y envoyer aucun film et de ne pas participer à la table ronde « Cinéma et Politique ». Il n'y a donc pas eu de « représentant des Etats Généraux » à cette table ronde comme l'écrit votre collaboratrice, mais simplement un membre de cette association.

    Ces décisions ne pouvaient être ignorées des organisateurs du Festival, car certains d'entre eux étaient présents à cette réunion. On s'explique mal dans ces conditions que ceux-ci aient laissé croire à la participation des Etats Généraux au Festival de Venise en rédigeant par exemple un paragraphe en ce sens dans le programme officiel et qu'ils aient organisé le matin du mardi 3 septembre une projection d'une copie d'un film appartenant au S.N.E.-Sup. La Société est une Fleur Carnivore contre l'avis formel de ce syndicat (réaffirmé par un télégramme impératif envoyé le 2 septembre à M. Chiarini) et également contre l'avis de l'équipe qui a réalisé ce film.

    D'autre part, ni le S.N.E.-Sup., ni les Etats Généraux ne sont intervenus à l'intérieur du Festival pour le « contester » ou pour soutenir les essais de boycottage du Festival par les membres de l' A.N.A.C. Nous avons simplement voulu empêcher que les dirigeants peu scrupuleux du Festival se servent du nom et des films des Etats Généraux ou du S.N.E.-Sup., pour donner à la Mostra une teinture « révolutionnaire » fort à la mode en ce moment.

 

    C'est pour appuyer cette action que le réalisateur Marin Karmitz a décidé courageusement de retirer de la « Mostra » son film Sept jours ailleurs.

    Quant à « l'enclave libre » que serait resté malgré tout le Palais du Festival, elle ne comprenait certainement pas le bureau de presse de la « Mostra » dont le responsable, sur l'ordre de M. Chiarini a interdit la distribution aux journalistes du tract des étudiants de Venise. Ce tract publiait d'une part les prises de positions du Conseil Permanent des Etas Généraux du S.N.E.-Sup. et de l'U.N.E.F, et d'autre part annonçait la séance consacrée aux films des Etats Généraux organisée par les Etudiants Italiens le soir du mercredi 4 septembre.

 

    La séance de projection a effectivement eu lieu dans des conditions précaires qui contrastaient singulièrement avec le luxe du Palais du Festival. Mais nous aurions été heureux si malgré ces conditions Yvonne Baby que nous avions spécialement prévenue, avait accepté notre invitation.

    Elle aurait pu y voir non pas La société est une fleur carnivore comme elle l'écrit mais 3 films dont le premier décrit les luttes des travailleurs de l'usine de Sud-Aviation à Nantes, dont le second porte sur le combat des étudiants parisiens au mois de Mai, et dont le troisième montre la reprise du travail dans une usine de la région parisienne.

    En espérant que vous voudrez bien faire connaître à vos lecteurs ces informations que la presse italienne avait pour sa part largement publiés, mais dont la presse française n'a en général pas fait état, nous vous prions, Monsieur le Directeur, de bien vouloir agréer l'expression de nos meilleurs sentiments.


 

états généraux du cinéma

 

Permanence provisoire : 50 rue Saint-Georges 75 - Paris (9e)
 

Frais d'adhésion : 10 francs

Voir également :
 

Le cinéma au service de la révolution - États généraux du cinéma n°3 - 1968
http://cgheselle.over-blog.com/2016/05/le-cinema-au-service-de-la-revolution-etats-generaux-du-cinema-n-3-mai-1968.html
 

(Page 1)

MICHÈLE FIRK

 

    Vers les premiers jours de septembre, Michèle Firk a trouvé la mort au Guatémala. Quelles que soient les circonstances exactes de sa fin, suicide pour ne pas parler sous la torture ou bien assassinat policier, il faut tenir pour acquis que cette mort a marqué le terme du combat révolutionnaire qu'elle menait dans les rangs du F.A.R. contre le gouvernement de Mendez Montenegro et ses maîtres américains.

    Michèle, à ceux qui la connurent, n'offrait rien du portrait classique de l'héroïne. Elle avait trop d'humour pour goûter exagérément loes proclamations et les professions de « foi ». Elle aimait trop la vie pour se complaire dans la fascination de la « pureté » et de la mort. Le parti qu'elle avait pris, depuis longtemps puisque déjà, lors de la Guerre d'Algérie, elle participa aux réseaux d'aide au F.L.N., elle s'y était engagée d'une manière d'autant plus complète que son choix était calme, clair et réfléchi : politique.

    Ancienne élève de l'IDHEC, elle avait fait du cinéma l'une de ses armes. Critique, à Cinéma 6... et à Positif, elle savait relier sa réflexion aux analyses politiques qu'elle donnait, par ailleurs, à Partisan et à La Voie Communiste. Animatrice, elle milita depuis les premières heures pour diffuser les quelques films parallèles qui virent le jour pendant notre dernière guerre coloniale; elle s'occupa aussi activement du Ciné-Club Action. Réalisatrice enfin, elle travailla à Cuba avant de s'en aller rejoindre les F.A.R.

    Si elle en est venue à délaisser le cinéma pour une action non plus réflexive mais directe, ce ne fut ni par l'insatisfaction morale ni par un goût équivoque de l'aventure et de l'absolu mais parce que l'un ne pouvait, pour la logique révolutionnaire qui était la sienne, que conduire tout naturellement à l'autre. En un temps et un lieu où la Révolution est trop souvent l'alibi vaguement romantique du réformisme, des compromissions un peu sordides ou de l'admiration béate de soi-même, Michèle Firk donne une leçon élouvante mais aussi et surtout cinglante. Comme le Che qui, sous Arbenz, avait commencé dans le pays même où elle en a terminz, elle nous dit que, contre l'oppression de la bourgeoisie impérialiste, les demi-mesures et la prudence systématique ne sont guère de saison. Le combat, quel qu'il soit, doit être mené jusqu'au bout.

Le Cinéma s'insurge.

Michèle Firk - Le cinéma s'insurge - Etats Généraux du Cinéma N°2

Michèle Firk - Le cinéma s'insurge - Etats Généraux du Cinéma N°2

Le combat, quel qu'il soit, doit être mené jusqu'au bout.

Le Cinéma s'insurge - - Etats Généraux du Cinéma N°2 - Hommage à Michèle Firk

Directeur de la publication : Eric Losfeld

Imprimerie Lienhart et Cie  /  Aubenas   /Ardèche   / France

Etats Généraux du cinéma - Le cinéma s'insurge N°2 - Sommaire

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Published by Catherine Gheselle Catherine Gheselle
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